Les liens entre sexe et nourritures

Texte : Cécile Becker
Photo : Flo&Jaco

Les liens entre nourriture et sexualité se réduisent-ils aux vertus aphrodisiaques du gingembre, aux images juvéniles de champagne premier prix gobée dans un nombril ou de monticules de chantilly dressés sur les tétons ? Manger et faire l’amour relèvent-ils des mêmes mécanismes de désir/plaisir/jouissance ? C’est le point de départ de cette chronique hashtag pornfood.

Tout commence un soir d’été, sur une terrasse avec vue sur les toits de la ville : l’une de ces nombreuses discussions avinées, pleines d’emphase, qui dérivent, lentement mais sûrement, vers la sexualité. Un ami proche, passionné de bonnes tables, de bons vins (naturels, en bon bobo qui s’assume) et par la Chose m’expose sa théorie : le sexe serait un élément crucial au bon fonctionnement d’un couple, s’entretient et devrait relever du jeu pour assurer la longévité d’une relation amoureuse. L’aspect performatif d’une telle assertion largement discuté, l’ami poursuit me racontant que pour repérer une conquête avec qui ce challenge, ô combien difficile, pourrait être envisagé et envisageable, il observe avec attention sa relation à la bonne chère. L’analogie évidente balayée (bonne chère/chair), les relations entre alimentation, sexualité et désir m’ont interrogée : notre coup de fourchette en dit-il long sur nos coups de reins ? Éprouve-t-on le même genre de plaisir pour une raclette que pour la bagatelle ? C’est ainsi qu’une vaste enquête de bureau a débuté brassant aussi bien les résultats de recherche Google les plus loufoques (vous reprendrez bien un peu de douche au yaourt ? De chocolat-nichon ? Ou êtes-vous plutôt string affriolant enfilé de fruits frais ?), des ouvrages de psychanalyse ou enquêtes sur le genre. Ce n’est pas faute d’avoir cherché à contacter des spécialistes, qui, à l’approche de Noël, ont eux, sans doute préféré organiser le ravitaillement d’aphrodisiaques de saison. 

Première constatation : Internet, et plus précisément la presse, regorge d’articles prodiguant une brouette de conseils sur les aliments qu’il faudrait ingérer pour titiller le désir, être meilleurs au lit et de listes à n’en plus finir de denrées à étaler sur le corps des partenaires pour pimenter les ébats : chocolat et chantilly on top. En bons samaritains, on nous prévient : la chantilly étalée sur la peau, provoquerait des odeurs rappelant celle d’un autre fluide corporel passant, celui-là, de l’estomac à l’œsophage pour finir, le plus souvent et avec dignité, dans les toilettes. Nous voilà prévenus et prémunis, contre toute faiblesse ou débordement qui nous rangeraient au rang de sous-femmes/hommes décervelés… La performance avant tout, oui, oui, oui… 

Dans l’inconscient collectif, le gingembre et les huîtres font partie de ces délices qui exciteraient les corps… Faux. Les preuves scientifiques – le terme “aphrodisiaque” n’existe pas dans la littérature pharmacologique – allant dans le sens d’une montée du désir à la suite de l’ingestion d’aliments sont totalement inexistantes. Pas de stimulation sexuelle après une bourriche d’huîtres… Il s’agirait donc de distinguer le désir en lui-même, qui se construit dans la psyché, et la mécanique corporelle. Car certaines substances dilatent tout de même les vaisseaux des corps caverneux des organes sexuels ou augmentent la production d’hormones ou même de spermatozoïdes. C’est le cas de l’huître, pleine de zinc, oligoélément indispensable à la production de la spermatogénèse, du gingembre et du safran qui favorisent l’afflux de sang et par conséquent l’érection du clitoris ou du pénis, ou même de la grenade qui ferait grimper, selon une étude réalisée par des chercheurs de l’Université Queen Margaret d’Edimburg, de 24% le niveau de testostérone – dont les femmes sont également dotées. Quant à l’aileron de requin, particulièrement apprécié par la population chinoise, il participerait lui du désir de manière totalement psychologique. Selon Christophe Casazza, auteur du livre La cuisine abominable, le terme “aphrodisiaque” est souvent accolé à des mets pour lesquels les humains auraient risqué leur vie. Découper un aileron de requin serait une manière de castrer symboliquement l’animal, et donc de s’en approprier la puissance… 

Thèse, contre-thèse : si certains aliments peuvent participer de l’érection ou, plus sommairement, de l’échauffement des corps, peuvent-ils aussi nous refroidir au point de nous dégoûter profondément du sexe ? C’est le point de départ d’une success-story que nous avons tous dégustée en bols… Nos chères Kellogg’s ont été inventées pour couper court à tous les désirs d’ordre sexuels. Derrière la marque se cache probablement la personne la plus détestable de tous les temps – après l’inventeur de l’ananas sur la pizza, s’entend – : John Harvey Kellogg. Bien sous tout rapport, il fut dès la fin du XIXe siècle un docteur, nutritionniste, businessman et… adventiste connu et reconnu pour son hygiène de vie irréprochable. L’homme promeut l’alimentation végétarienne, les vertus de l’hydrothérapie – jusqu’à régulièrement se coller de l’eau là où je pense –, des fruits et des oléagineux. Il n’a, jamais consommé son mariage, abhorre le tabac, l’alcool… et le sexe. Selon lui, les souffrances sexuelles provoquent en toute simplicité épilepsie, hystérie, palpitations ou acné. Il considère que la viande et les plats épicés peuvent augmenter le désir, quand les céréales et certaines noix peuvent au contraire l’étouffer. C’est ainsi que dans son sanatorium adventiste très tendance, avant de préconiser l’usage du fil d’argent dans le prépuce ou de l’acide phénique pour brûler le clitoris, il inventa un petit-déjeuner capable d’annihiler les pulsions sexuelles, fait à base de flocons… Les corn flakes étaient nés. Si on lui doit par ailleurs l’invention des granola et une recette de beurre de cacahuète, c’est son frère, Will, comptable du sanatorium, qui lança l’enseigne démocratisant ce petit-déjeuner en y ajoutant du sucre. 

John Harvey Kellogg, sujet potentiel prêt à coucher sur le divan ? Bingo. La psychanalyse considère que la sexualité, notamment, conditionne la vie psychique et peut être responsable de troubles alimentaires. Premier lien, selon ce bon vieux Freud : les premiers émois que ressentirait le nouveau-né après la tétée. L’enfant repu, les joues rosies de plaisir, est l’image étalon des satisfactions sexuelles de la vie ultérieure. Lacan part lui du principe qu’ « un corps est quelque chose qui est fait pour jouir, jouir de soi-même », potentiellement, donc, dans l’acte de se nourrir, comme dans celui de s’adonner à l’échange de fluides, des besoins considérés comme vitaux – l’un pour la survie tout court, l’autre, pour la survie de l’espèce –, mais pas seulement. La notion de plaisir est cruciale. Michel Gillain, thérapeute, organise des ateliers cul-inaires (ah, tiens) partant du principe que « nos repas sont comme nos ébats », en d’autres termes : des indicateurs de notre accès au plaisir. Comme on parle de faim et désir, on parle de satiété et d’épanouissement sexuel. Manger répond aussi à une pulsion pour combler le manque, ressenti de manière physique, ou psychique. Faudrait-il encore une autre preuve ? Que celles et ceux qui n’ont pas eu l’appétit coupé à l’heure délicieux de l’état amoureux me jettent la première pierre. Voilà le désir qui arrive au galop : regard fixe, imperturbable, corps tendu, ventre serré, attente douloureuse, quand le plaisir, lui, relâche les muscles, le corps s’abandonnant. Pas très compliqué d’y voir une comparaison après une bonne côte de bœuf au barbecue.

Brillat-Savarin, magistrat et gastronome notoire, dans son livre la Physiologie du goût va même plus loin et jamais avec le dos de la cuillère. Avec beaucoup de bienséance, jamais innocente à l’œil des coquines et coquins, il évoque la sexualité potentielle du gourmand et parle de « ceux à qui la nature a refusé l’aptitude aux jouissances » dressant parfois un portrait physique gustatif malhonnête de celles et ceux qui seraient prédestinés au bien ou mal vivre. Le « génésique » (l’amour physique) est un sixième sens venant compléter le goût, le toucher, l’odorat, la vue ou l’ouïe ; Brillat-Savarin, avant tout un grand docteur ès sens. Il parle même de l’influence de la gourmandise sur le bonheur conjugal : un couple qui s’assied à table, échange et mange avec plaisir, poursuivra plus volontiers où bon lui siéra. 

Seul.e ou à plusieurs, avaler vite fait sur un coin de plan de travail ou prendre le temps de déguster, faire durer le plaisir, regarder, croquer la pomme, saliver… Force est de constater qu’il existe bel et bien une gastronomie du cul. Qu’hommage soit ici rendu à cet ami, philosophe à ses heures perdues.

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