Faiminisme : le sexisme a la dent dure

13 mars 2018

Rencontre

Propos recueillis par Hélène Rocco
Photos : Agathe Boudin

La cuisine féminine, sensible et délicate n’existe pas et Nora Bouazzouni bouillonne quand on lui affirme le contraire. Exaspérée par le sexisme en cuisine qui voudrait que les femmes préfèrent les carottes râpées à l’entrecôte béarnaise, la journaliste pour Slate et Libération a écrit un premier livre mordant et passionnant sur la domination masculine qui s’exerce jusqu’à dans l’assiette.

Mint : À quel moment est-ce que tu t’es dit qu’il fallait écrire Faiminisme ?

Nora Bouazzouni : Je ne pensais pas que je pouvais écrire un livre, j’avais un peu le syndrome de l’imposteur … Mais on est venu me chercher. Anne et Antonin (de la maison d’édition Nouriturfu, ndlr) avaient une idée de bouquin sur le sexisme en cuisine. Ils aimaient mon ton acide et, quand on s’est rencontré, l’idée m’a plue. Ils m’ont donné carte blanche. Le constat est assez sombre mais je voulais que ce soit une porte d’entrée vers le féminisme pour les lecteurs. Qu’ils puissent picorer sans être plombés, recontextualiser les combats pour avoir envie d’agir. Parce que sinon autant aller vivre dans une grotte en faisant des doigts d’honneur à tout le monde.

C’était quand, la première fois qu’on t’a fait une remarque sexiste sur la bouffe ?

À 8 ans, j’allais acheter des croissants quand la boulangère m’a dit : « Deux minutes dans la bouche, dix ans dans les hanches. » J’étais une enfant et pourtant j’ai compris tout de suite. J’avais peur d’être grosse. Quelques années plus tard, ça recommence pendant les vacances : un vendeur de beignets m’a balancé, alors que j’étais une gamine « Attention ! Ça reste dans les hanches. » Après ça se déroule tout au long de ma vie. Au resto, un serveur qui me demande si je suis sûre que je veux un dessert. Dans la rue, si je mange une banane je sais d’avance que je me prendrais des remarques ou un « Gourmande ! » En fait, en tant que femme, on est candidate au désir de l’homme et on est surveillée.

Ça remonte à quand cette domination ?

Au Paléolithique, la division sexuée du travail a commencé. Les femmes étant très souvent enceintes, il était compliqué pour elles d’aller chasser le mamouth. Certains disent aussi que les hommes leur auraient confisqué les outils tranchants : puisqu’elles donnaient la vie, elles ne pouvaient pas donner la mort. Le patriarcat est parti de là. Au Néolithique, quand l’homme s’est sédentarisé grâce à la mise en place de l’élevage et de l’agriculture par les femmes, on a commencé à s’échanger les femmes.

Et cette division se retrouve aussi dans l’assiette : les hommes doivent manger de la viande.

Ça correspond aux stéréotypes féminins/masculins. Les femmes sont compréhensives, les hommes violents, donc la viande c’est viril et masculin. À un homme qui est végétarien, on dira qu’il a un régime « de bonne femme ». Pareil s’il aime le rosé ou les mets raffinés. Pourtant les chefs et les pâtissiers les plus connus sont des hommes. Et quand l’OMS a conseillé de manger moins de viande pour faire diminuer les risques de cancer colorectal, les producteurs français ont crié à l’intox comme si ça faisait partie intégrante de leur identité.

Les femmes, elles, doivent s’en tenir à de la salade.

La presse féminine nous martèle que l’on doit se faire plaisir mais qu’on doit faire attention. Alors on doit sans cesse réfléchir à ce qu’on mange. En rendez-vous amoureux, c’est flagrant : si on boit trop, « on a une bonne descente », si on prend de la salade, ça veut dire qu’on n’est pas bonne au pieu…

On ne laisse pas les femmes manger librement. Tu écris d’ailleurs que leur corps est à construire et non à vivre.

Tu seras jamais parfaite, jamais assez bien. Tu es trop mince ou trop grosse, tu as trop de seins, ou pas assez. Et si une femme autour de toi est à un stade plus avancé de la perfection, c’est l’horreur. Des femmes grosses ou très grosses ont lancé le mouvement body positive pour dire qu’il ne faudrait pas avoir de problème avec leur corps. Sauf que la société te rappelle toujours que pour être une femme, il ne faut pas prendre de place, pas parler trop fort, sinon t’es un bonhomme.

Est-ce que tu te surprends à subir cette pression sur ce que tu manges ?

Bien sûr ! J’ai beau bien vivre mon corps, dès que je sors du cadre, j’ai l’impression que tout le monde me juge. Pareil avec les poils : si je suis mal épilée, je n’ose pas sortir. C’est comme si on me répétait toujours qu’il ne fallait pas que je me repose sur mes lauriers, que mon corps était un ennemi à combattre.

En quoi est-ce qu’on peut relier le féminisme au végétarisme ?

Dans la société, il y a une hiérarchie des êtres pour légitimer les violences. Les hommes sont au sommet, et puis il y a les femmes, jugées moins compétentes, et les animaux qui ne seraient pas dotés de pensée. Les animaux sont massacrés et les femmes exploités. On les objectifie, tout comme les animaux. Une fois, je me faisais draguer lourdement par un mec devant un bureau de tabac. J’ai répondu que je n’étais pas intéressée et que j’avais un copain, ça n’a rien changé. Mais quand mon mec est sorti du magasin, le gars s’est tout de suite excusé auprès de lui, comme s’il était mon propriétaire.

Tu es végétarienne ?

En fait, pour toutes ces raisons-là, je me sens coupable quand je mange de la viande. Je ne mange plus de viande rouge depuis des années parce que je me sens trop proche d’une vache, qui ressent de la souffrance et a son propre langage. Et j’ai de moins en moins envie de volaille. Je n’en mange qu’au resto ou pour un barbeuc’. Donc je tends vers le végétarisme même si j’aurais du mal à arrêter le poisson et les fruits de mer, simplement parce que je ne suis pas en empathie avec eux, alors qu’ils souffrent tout autant. Un jour on m’a dit « On ne peut pas être féministe et carnivore » mais pour moi ces deux combats sont le fruit d’un cheminement intellectuel. Chacun le fait à sa manière.

En cuisine, les femmes s’occupent des repas familiaux, les hommes sont des chefs, valorisés dans la sphère publique. Pourquoi ?

Les femmes préparent à manger pour les hommes, elles ont toujours été en cuisine. D’ailleurs, les chefs citent toujours des femmes pour expliquer leur vocation. Le prestige du chef vient justement du fait qu’il cuisine à l’extérieur. On se dit que ce n’est pas son rôle « naturel » donc que c’est valorisant. Et puis le monde de la restauration est très violent et sexiste : même s’il y a autant de femmes que d’hommes qui entrent à l’école Ferrandi, difficile pour elles de supporter la pression masculine et le machisme. Heureusement, de plus en plus d’hommes trentenaires réalisent que ce n’est pas normal et que les choses doivent bouger. Par exemple, le chef René Redzepi (Noma) a récemment pris conscience qu’il avait été odieux avec les femmes en cuisine et qu’il fallait que ça cesse.

Quand des cheffes réussissent à percer, elles sont très peu mises en lumière…

Les hommes se valident entre eux. Il y a de très vieux réseaux et la plupart des critiques culinaires sont des hommes. Évidemment qu’ils vont parler de leurs potes plutôt que de jeunes cheffes s’ils sont dans le métier depuis des années. Ce sont les mêmes qui te parlent d’une cuisine féminine, mais jamais, j’ai vérifié, d’une cuisine masculine. Ça commence à changer avec l’arrivée des auteures, des blogueuses, des instagrammeuses qui vont remplacer ces critiques petit à petit. Et puis ça viendra aussi d’Amérique du Sud où il y a beaucoup de cheffes car le poids de la tradition en cuisine est moins ancien donc plus facile à contourner.

Alors on fait quoi pour tordre le cou au sexisme en cuisine ?

En tant que journaliste, il faut qu’on mette davantage en valeur les initiatives féminines. Dans le monde de la bouffe, il y a plein de femmes qui bossent dans des assos ou des ONG pour aider les réfugiées à s’insérer à travers des cantines éphémères par exemple. Il y a aussi des coopératives de femmes qui se lancent dans le bio, le locavorisme ou dans le vin nature : dans toutes les niches qui intéressent moins les hommes finalement. Et puis dans la vie, quand on va dans un resto et que la cheffe est géniale, on en parle autour de nous. Il faut être bienveillantes les unes avec les autres et se faire aider par les hommes aussi. Qu’ils n’hésitent pas, de leur côté, à demander à leur mère, leur sœur ou leur compagne s’ils peuvent faire quelque chose pour les soulager. C’est comme ça qu’on avancera.

Faiminisme, quand le sexisme passe à table, Nora Bouazzouni, Éditions Nouriturfu, 117 pages, 14 euros.

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