La Mongolie, terre de sumo

En 2018, la photographe Catherine Hyland pose ses valises en Mongolie.
Entre la capitale Oulan-Bator et le Parc national Gorkhi-Terelj,
elle y suit l’entraînement de jeunes lutteurs de sumo, rêvant d’intégrer
le circuit professionnel au Japon. À l’aide de son objectif, elle raconte,
de manière personnelle, l’histoire d’une nation qui, de sa situation
géographique jusqu’à son histoire, a fait de la lutte – quelle qu’en soit son expression – un pan inébranlable de son identité.  

De la Mongolie, l’imaginaire collectif ne retient probablement que l’immensité des steppes et ses tribus nomades. Tourné vers l’évasion, pour ne pas dire le dépaysement, ce regard occidental a tendance à survoler l’existence d’autres phénomènes – peut-être plus confidentiels, mais tout aussi extraordinaires – qui s’y déroulent. Avec son projet
The Rise of the Mongolians, Catherine Hyland est de ces photographes qui font un pas de côté pour mieux briser les clichés. Tout commence en 2012, lorsqu’elle parcourt un article de Jon Springer du journal Forbes, An Ex-Sumo Wrestler Returns To Mongolia, consacré au rikishi – un terme plus approprié que sumotori pour désigner le lutteur de sumo – Asashōryū Akinori, (de son vrai nom Dagvadorj Dolgorsurengiin).
Elle y découvre non seulement le parcours atypique du champion mongol, mais aussi un tout autre visage du pays. « Quand on parle de sumo, il faut savoir que la Mongolie est une terre de champions.
Dans les années 2000 et au début des années 2010, le pays a dominé les tournois mondiaux, principalement grâce à ses talents », raconte la photographe.

Photos : Catherine Hyland

Certains d’entre eux n’ont même pas dix ans.
Mais tous s’entraînent durement pour améliorer
leurs techniques de combat. Leur rêve ? S’affronter,
puis triompher dans les arènes du Japon.

Automne 2018. Catherine se rend au centre sportif Kyokushu Beya d’Oulan-Bator, où sont formées les étoiles de demain. Ils s’appellent Temuulen, Batmunkh, ou encore, Damdinbaatar. Certains d’entre eux n’ont même pas dix ans. Mais tous s’entraînent durement pour améliorer leurs techniques de combat. Leur rêve? S’affronter, puis triompher dans les arènes du Japon. Deux semaines durant, la photographe, accompagnée d’un traducteur, fait connaissance avec ces recrues. «Les lutteurs adultes se montraient plus nerveux ou réticents à l’idée de discuter ou de se faire photographier. Nos échanges
n’ont rien donné de concluant. Avec les enfants, le contact a été beaucoup plus facile». De cette rencontre, elle tire des clichés insolites. Baignés par la lumière du soleil, les enfants posent fièrement tels
des guerriers, défiant du regard l’objectif. Derrière eux, un paysage aride, presque hostile, à perte de vue. «La géographie de la Mongolie constitue en soi un premier défi physique pour ses habitants.
Même les tâches les plus quotidiennes exigent une certaine énergie et une résistance naturelle. Et ceci, même pour les enfants ».

De steppes… et de béton

Un déterminisme naturel que confirme Davaagiin Batbayar (connu au Japon sous le nom de Kyokushuzan Batbayar). Aujourd’hui reconverti
dans les affaires et la politique, cet ancien champion continue de suivre attentivement la relève – dont fait partie son fils. Également président de la Fédération mongole de sumo pendant près de dix ans, il s’est
imposé comme l’un des principaux interlocuteurs locaux de Catherine, permettant à cette dernière d’approcher le sportif en toute confiance.
« À chacun de nos déplacements, les habitants s’arrêtaient pour
saluer Davaagiin. Comme au Japon, les champions de sumo sont particulièrement admirés et respectés en Mongolie ». La photographe a alors une idée : faire de l’ancien athlète le narrateur principal de son court-métrage documentaire, Sumos. Tourné au même moment que le reportage photographique, ce film d’une dizaine de minutes donne à voir et à entendre les espoirs des jeunes combattants. Les images mettent en évidence l’esprit de camaraderie qui règne dans l’écurie, mais sur un autre plan, le projet révèle en creux une identité mongole, toute en résilience et résistance.

Historiquement prise en étau entre des voisins aux ardeurs nationalistes (la Russie, la Chine et le Japon, pour ne citer qu’eux), la Mongolie semble plus que jamais être une terre peuplée de trois millions d’irréductibles. Mais pour combien de temps encore? En effet, comment penser l’identité mongole lorsque le pays est lui-même soumis à de profondes mutations? La ville d’Oulan-Bator (plus d’un million d’habitants) en est l’expression parfaite. Son
paysage est consommé – et consumé – par la vie humaine et la mondialisation. « C’est un environnement urbain très particulier où l’on peut trouver des barres d’immeubles soviétiques, mais aussi des
constructions plus modernes, très souvent planifiées par des promoteurs chinois », détaille Catherine. Et à proximité du centre, un camp de yourtes. Celles-ci appartiennent à d’anciennes tribus nomades qui,
fuyant un climat et des conditions de plus en plus extrêmes, n’ont pas eu d’autres choix que de s’installer à proximité de la capitale. Entre déforestation et pâturages intensifs, ce développement industriel et
ce sédentarisme contraint soulève donc des inquiétudes environnementales et humaines. Mais contre toute attente, c’est dans ce contexte si sensible que l’exception mongole continue de s’exprimer sur les circuits sportifs.

Il ne suffit pas d’être
très fort pour réussir.
Le sumo est une pratique
sportive avec des rites
et des valeurs spirituelles
qui sont toutes aussi
importantes que
les capacités physiques

Une mainmise japonaise

Bien que la Mongolie participe fortement à la qualité des écuries japonaises, l’accueil et l’intégration des jeunes lutteurs mongols ne sont pas une affaire aisée. Quand ils ne subissent pas la xénophobie, les champions doivent se conformer à une langue et des coutumes qui ne sont pas les leurs. «Il ne suffit pas d’être très fort pour réussir. Le sumo est une pratique sportive avec des rites et des valeurs spirituelles qui sont toutes aussi importantes que les capacités physiques », raconte la photographe. Il y a aussi une structure hiérarchique immuable.
En la bafouant, le rikishi est voué à l’échec et à la persécution. Pour preuve : en 2010, le champion Asashōryū Akinori annonce sa retraite anticipée. La cause? Aux yeux de l’opinion publique, ses mauvaises manières et son comportement polémique l’ont rendu indigne de son rang. Quant aux plus chanceux, l’obtention de la nationalité japonaise est vue comme un gage de réussite et une concrétisation. Un privilège de plus en plus rare du fait que l’Association japonaise de sumo limite, depuis 2017, le quota de lutteurs étrangers dans les 50 écoles officielles de l’archipel. Chaque année, seul un lutteur non-japonais peut être admis par établissement. Pour d’anciens champions comme Davaagiin
Batbayar, cette politique de régulation est particulièrement contraignante, parce qu’elle compromet le potentiel et l’avenir professionnel de très nombreux champions mongols. « C’est un abus
de pouvoir », résume Catherine. Politiquement et historiquement, les lutteurs mongols sont donc des outsiders tout désignés. Mais au Japon, cette mainmise sportive est de plus en plus remise en question par certains spécialistes. Déjà en 2010, lors du départ annoncé du champion Asashōryū Akinori, le quotidien national Journal du Soleil-Levant
regrettait le manque d’ouverture des institutions japonaises et appelait à une plus grande tolérance. De son côté, Davaagiin a également observé la ferveur grandissante de fans japonais pour les lutteurs mongols, lors des tournois officiels. Rien n’est donc encore joué pour le pays au ciel bleu. Après tout, le vivre ensemble est aussi un sport de combat.

Le sumo ou le bökh ?

Ne pas confondre la lutte traditionnelle mongole (ou “bökh”) avec le sumo. La première désigne un sport national dont la grande popularité n’a d’égal que l’équitation et le tir à l’arc. Ensemble, ces pratiques sportives forment les “Trois Compétences Viriles” du peuple Mongol. Quant au second, originaire du Japon, il se démocratise dans les steppes au début des années 1990. En pleine reconstruction après la chute de l’URSS, la Mongolie commence à s’ouvrir alors sur l’étranger et ses voisins. Très vite, les profils atypiques des lutteurs mongols attirent l’attention de l’archipel japonais. La suite est une success story. À la fin des années 2010, les
derniers grands maîtres sont originaires de Mongolie. Et en 2019, Hakuhō Shō (42 tournois remportés), d’origine mongole, devient le
champion le plus titré de l’histoire du sumo.

-> www.catherinehyland.co.uk
Instagram: @cathyland1

Journaliste
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Simon Hoareau
Féru de bonne cuisine, il écrit sur le cinéma et la photographie. Entre deux séances, il aime déambuler dans les rues.

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