La daronnade

19 novembre 2019

Humeur

Texte : Marine Normand
Illustration : Carole Barraud

Comme un Dracaufeu dans Pokémon, je suis à mon stade ultime d’évolution.

Tous les signes le montrent. J’ai encadré certains de mes posters, j’ai une carte week-end de la SNCF, j’aime bien me mettre du sérum sur le visage. Le dimanche matin, je fais un détour quand je promène mon chien pour aller à la “bonne” boulangerie, celle qui utilise de la farine bio, plutôt que celle juste en bas de chez moi. 

Je peux continuer à me maquiller comme Amanda Lear période disco, porter des jupes ras l’oignon et utiliser encore le verlan pour parler de mon reup (ça par contre ok faut que j’arrête), je dois tout de même me rendre à l’évidence.
Je suis en pleine daronnade, en train de devenir une adulte.
Pire. J’aime ça.

J’ai des racines qui montrent mes cheveux blancs que je laisse volontairement. Mes einss (TU AS DIT QUOI MARINE PLUS HAUT SUR LE VERLAN BORDEL), pardon, ma poitrine, commence à connaître le poids de la gravité. Je me lève plus tôt le matin pour aller à la salle. J’ai un lombricomposteur dans ma cuisine où je jette les fanes de poireaux que j’ai achetés au Naturalia. J’ai des envies de “donner la vie” (oui j’utilise cette expression) et d’une maison secondaire à la campagne, pour que Junior 1 et Junior 2 qui n’existent pas encore puissent profiter du grand air, “comme moi quand j’étais jeune”.
Je sais pas quand ce délire a commencé, quand ce doux poison a lentement infusé dans les tréfonds de mon être, même dans mon utérus, que je pensais pourtant immunisé depuis un trajet Paris-Cannes en pleine période de vacances scolaires. Cinq heures et demie entourée de gosses infernaux et me voilà devant vous, voulant ajouter ma pierre qui mate Peppa Pigpleure et qui porte une couche à l’édifice.
Bravo Marine Normand. Bravo.

C’est peut-être tard pour beaucoup de monde, 33 ans, pour embrasser pleinement cet âge d’or qui mènera lentement vers la décomposition. Certains y sont depuis quelques années, avec le prêt pour leur maison et la poussette MacLaren qu’il faut. Et puis je suis même pas en couple. Mais c’est comme ça. Je suis sur une floraison tardive. Et puis je me suis faite avoir. Par Mimi Thorisson.

Mimi Thorisson et moi on a zéro point commun, on ne peut pas être plus éloignée duu spectre. J’ai un piercing au nez et le cheveu mousseux (c’est comme des boucles mais en raté), je vis dans une seule putain de pièce au nord- est de Paris, je rate ma pissaladière une fois sur trois et mon célibat me pèse autant que la coupe de cheveux de Boris Johnson ne pèse sur le moral des britanniques. Et pourtant, en regardant son site, ses livres, ses photos, moi aussi j’ai des envies de tartes aux quetsches même si je sais pas comment ça s’écrit, de vacances en Italie, et d’accoucher de plusieurs petites personnes que j’habillerais chez Cyrillus.
Elle m’a eu. Pourquoi j’ai envie de me procurer les torchons qu’elle a signé pour Zara Home ? Qu’a-t-elle de fascinant pour m’obséder moi, Mona Chollet et les 315 000 autres personnes qui la suivent et qui savent pourtant bien au fond d’eux que pour gérer des gosses, un bouquin et une propriété aussi gigantesque il faut avoir au moins 56 servantes ou un tempérament proche de celui d’un bouddha ayant déjà connu l’illumination ? Est-ce que c’est vraiment ce que je veux pour moi, cette vie de maman d’un autre temps alors que tous les choix de vie que j’ai fait dernièrement n’ont servi qu’à aller dans la direction opposée ? Et est-ce que je peux changer d’avis maintenant, trouver un mec chouette, m’acheter un tablier et monter cette petite chambre d’hôte charmante près de la Loire où je mettrais les serviettes propres dans un petit panier en osier fait par un vanneur local ?

ET OUI ET PUIS AUSSI ME FAIRE UN BOUQUET DE FLEURS DES CHAMPS QUE JE CHANGERAIS RÉGULIÈREMENT !
N’ayons pas peur des mots. J’ai une passion Mimi Thorisson. Elle m’a vendu un rêve pour lequel je ne pensais pas être prête, un rêve de ce que je considère être une grande personne, avec ce qu’il faut d’enfants, de déjeuners le dimanche, de tommettes au sol et de réunions parents-professeurs. Et peut-être que finalement n’y suis-je pas juste sensible parce qu’il est temps ? Et quel est mon problème avec la vie d’adulte ? Pourquoi on veut tous être Peter Pan alors qu’on pourrait porter des pyjamas chauds et conduire un break pour charger les merdes qu’on achète dans des brocantes, hein ? Pourquoi c’est pas cool d’avoir des enfants, une routine, des rendez-vous chez le podologue, des pantoufles et une poignée dans sa baignoire pour se relever ? Merde, après tout. Vous faites chier les adolescents de plus de 25 ans. J’en peux plus de vos peurs de l’engagement, qu’il soit matériel ou émotionnel, de vos “carpe diem”. J’en peux plus de votre thune dépensée dans des conneries pour avoir l’air cool, que ce soit un smartphone ou cette grosse roue géante sur lequel vous vous tenez debout pour aller plus vite dans Paris et qui donne aux rues l’impression d’être dans Minority Report. J’en peux plus de vos tours du monde “à la quête de vous-même” mais pas de votre bilan CO2 et de votre calvitie mal cachée par le gel. Respirez un coup par le ventre. C’est ok de vieillir. C’est la vie et ça sert à rien de se battre, vous allez perdre ou pire, ressembler à Jocelyne Wildenstein. 

Pour ma part, c’est bon. Fini les conneries. J’accepte mon destin. Je change de chemin. Adieu le yolo, le je-m’en-foutisme et les plans sans lendemain. Je suis prête et si vous voulez rejoindre le mouvement, je vous attends à Zara Home pour checker la collection de Mimi. Et puis après on n’irait pas s’acheter une cocotte et se préparer un bourguignon de légumes ? Je crois qu’il y a une super recette sur Marmiton. 

 

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