American Way of Faith

«Voyage au cœur des excentricités de la foi aux États-Unis». Le sous-titre de l’ouvrage In God We Trust, paru le 8 octobre aux éditions Pyramyd et Revelatœr, a le mérite d’afficher la couleur. Durant presque quatre années (dont une d’investigation), son auteur Cyril Abad, photographe indépendant installé à Paris, a sillonné l’Amérique, de la Floride à la Virginie, pour immortaliser les nouvelles offres religieuses qui dominent le marché de la foi. Du Cross Bike de John, fervent croyant sillonnant le Maryland, à Ark Encounter, parc d’attractions créationniste dans le Kentucky, le résultat réunit sept reportages. Sept portraits aussi cocasses que révélateurs d’une Amérique en proie à ses paradoxes.

Fervent chrétien, John ajuste son vélo « Cross Bike » et s’apprête à arpenter la promenade de Ocean City. Son objectif ? Rencontrer des jeunes pour les mettre en garde contre les dérives de la fête (alcool, drogues…). © Cyril Abad
L’arrivée des paroissiens naturistes pour le premier service du dimanche, ayant lieu dans la chapelle de l’église White Tail. © Cyril Abad

« Les photos de Cyril nous montrent que l’absurde est souvent un vernis sous lequel se cache un profond désespoir », confie l’écrivain Douglas Kennedy dans la préface d’In God We Trust, après avoir dressé une brève histoire de la religion aux États-Unis. Une introduction qui, en quelque sorte, boucle la boucle, puisque c’est son ouvrage Au pays de Dieu (Éd. Belfond, 1989) – un récit de voyage dans lequel il narre
son périple effectué dans la Bible Belt (« Ceinture de la Bible »), au cœur des États du Sud des USA – qui est à l’origine de l’enquête (et de la quête) de Cyril Abad. « Lorsque j’ai relu le récit de Douglas Kennedy, en 2016, je me suis dit que le sujet serait une bonne idée de reportage », explique ce dernier. Près de six mois après l’élection de Trump (l’homme qui murmure à l’oreille des chrétiens conservateurs), le photographe, armé de son appareil numérique, part alors marcher sur les pas de l’auteur américain. Mais une fois sur place, un premier constat s’impose: la Bible Belt explorée par Kennedy a bien changé.

Sur les sentiers bénis de la « Ceinture de la Bible »

«Certaines rencontres ne correspondaient pas forcément à ce que je recherchais visuellement. Mais surtout, l’offre religieuse avait été profondément bouleversée », explique le reporter. Depuis leur
apparition, au cours des années 1960, les télévangélistes – contraction de «télévision» et «évangéliste» – ont conquis une audience toujours plus fidèle, au fil de leurs émissions télévisées religieuses. À ces prêcheurs d’un nouveau genre sont venues s’ajouter, dans les années 1980, des églises protestantes – les megachurches – pouvant accueillir plus de 2000 croyants. Depuis plus de quinze ans, ces deux modèles du conservatisme chrétien ont connu des destins divers. « Certaines églises n’étaient plus en activité, d’autres en procès, d’autres encore réfugiées dans des paradis fiscaux ». Quant aux autres, elles ont progressivement cédé la chaire à l’émergence de nouvelles spécificités, plus originales et singulières. La raison ? Une convergence de facteurs sociaux et sociétaux qui ont conforté la division de la société américaine : la montée du pluralisme culturel, le discrédit des autorités, le désenclavement du Sud… En miroir à ces mutations, un sondage Gallup de 2017 a mis en évidence le nombre croissant de chrétiens-protestants non-dénominationnels (autrement dit, sans étiquette) aux États-Unis. « Contrairement aux télévangélistes, les nouvelles formes protestantes de la religion ont cerné cette opportunité que représentent ces nouvelles niches de marché».

Parmi ces nouveaux prospects de la religion, les athées. Aux États-(Dés)unis, l’appartenance à un groupe particulier est «un gage de moralité», révèle le photographe. «Il faut savoir qu’en révélant leur non-appartenance, les athées peuvent risquer de perdre leur emploi,
dans certains états du Sud, par exemple. Rejoindre une église est donc un moyen d’éviter les commérages ». Mais à quoi peut donc ressembler une église pour athées, tant l’expression peut paraître antinomique? « C’est un lieu de célébration de la vie. Ici, les sermons sont des conseils ou des phrases de coaching », décrit Abad qui distingue deux courants : d’un côté, les institutions animées par des intentions prosélytes, d’un autre, l’émergence d’une vraie mouvance célébrationnelle destinée à des groupes plus spécifiques. Depuis les années 1950, la religiosité aux États-Unis n’a eu de cesse de s’imbriquer dans la sphère civile,page32image32731728 de l’adoption de la devise officielle (‘In God We Trust)  – jusqu’à figurer sur tous les billets de banque, au Serment d’allégeance au drapeau américain (‘One Nation Under God‘). Le jaillissement de ces nouvelles communautés ne fait alors que moderniser la relation bien étroite qui unit la religion et l’American Way of Life.

Photo en couverture : Jésus est l’une des stars du parc à thème Holy Land Expérience, situé à Orlando (Floride). © Cyril Abad

God’s Business : in Capitalism We Trust ?

Pour attirer de nouveaux fidèles, ces églises vont ainsi déployer des stratégies marketing. À l’image de la Seacoast Church, une megachurch non-confessionnelle en Caroline du Sud. À ce sujet, Abad détaille : « Il s’agit d’un centre commercial évangélique où les offices sont retranscrits sur écran. Il y a des applications pour payer la quête, et on y trouve tout un dispositif de merchandising ». D’autres institutions vont directement s’implanter dans des zones d’activités avec des pôles communication et  marketing. Au fil de ses recherches, l’auteur échantillonne ses autres sujets pour leurs spécificités. Trônant sur la pelouse d’un ancien cinéma de plein air, la « drive-in church » du pasteur Bob, à Daytona Beach (en Floride), accueille les paroissiens en extérieur, dont la plupart se présentent à bord de leur voiture. Abad résume : « C’est une manière de trancher avec les règles vestimentaires qu’imposent les églises traditionnelles. Les surfeurs peuvent venir en combinaison, d’autres paroissiens avec leurs animaux…C’est comme au McDonald’s : les gens viennent comme ils sont ! »

Pour attirer de nouveaux fidèles, ces églises déploient des stratégies marketing. Sur la pelouse d’un ancien cinéma en plein air, la ‘drive-in church‘ du pasteur Bob accueille les paroissiens en extérieur.

Si certaines églises misent sur la notion d’accessibilité, d’autres font parler d’elles pour leur dimension financière. C’est le cas de Holy Land Experience (« L’Expérience de la Terre Sainte »), parc d’attractions basé à Orlando (Floride) et conçu par Trinity Broadcasting Network, la plus grande chaîne de télévision religieuse du pays. Sur plus de six hectares, la structure propose aux visiteurs une expérience unique de la foi, entre spectacles et reconstitution de la vieille Jérusalem. En dépit de ses décors de carton-pâte, le parc est reconnu comme une institution religieuse. Un statut qui lui permet de bénéficier d’une exonération fiscale, comme tout autre lieu de culte aux États-Unis. Le cas d’Ark Encounter, parc à thème situé à Williamstown dans le Kentucky, est plus délicat. Au sein d’une immense reconstitution de l’arche de Noé, Answers in Genesis, une organisation chrétienne évangélique fondamentaliste, met à la disposition des visiteurs, infographies, fresques et autres animatroniques (ici, des maquettes robotisées d’animaux et de dinosaures qui, selon les affirmations des créationnistes, auraient partagé l’arche de Noé) illustrant allègrement les thèses du créationnisme Jeune-Terre. « En plus d’un public familial, qui vient essentiellement des États de la Bible Belt, le parc invite aussi de nombreux universitaires et écoles religieuses. C’est une véritable entreprise de brainwashing », raconte Abad.

Au balcon de sa « drive-in-church », le pasteur Bob lève le calice face à des paroissiens venus en voiture pour assister à son service. © Cyril Abad
La « Tiny Mobile Church » est une église itinérante et non-confessionnelle, initiée par Bill Malbon. Elle parcourt la Virginie pour notamment y proposer des mariages et des célébrations à bas prix. © Cyril Abad

Trouver la bonne distance

Face à la complexité d’un tel sujet, l’enjeu pour Cyril Abad était d’arriver à saisir les singularités et les disparités. Celui-ci raconte alors que la photographie de rue lui a permis de porter un regard toujours décalé sur les situations. « Il a fallu trouver la bonne distance, entre empathie et inventaire des lieux. Mon seul parti-pris était de réaliser des photos cocasses ». Le résultat ? Des images insolites qui ne trahissent pourtant aucun jugement de valeur. Car même si le Français reconnaît avoir eu une certaine défiance lors de quelques reportages, rien n’aurait été possible sans avoir pris le temps d’instaurer une vraie relation de confiance. 

En témoigne son incursion au sein de l’église White Tail (reconnue par le gouvernement), où pasteurs et paroissiens viennent se recueillir en tenue d’Adam et Ève. « Au départ, les deux pasteurs étaient d’accord pour que je réalise mon reportage photo, à l’intérieur de la chapelle. Mais le jour de mon arrivée, un paroissien a refusé ma présence. Pour me faire accepter, j’ai dû aussi me mettre nu », relate le photographe, amusé, qui a aussi dû faire face à des refus catégoriques et définitifs. Mais la plupart du temps, il a su rassurer ses interlocuteurs, notamment grâce à son CV. « Quand ils ont vu que j’avais collaboré, par le passé, avec la presse chrétienne française, comme La Vie, La Croix ou Le Pèlerin, ils ont compris que je n’étais pas dans une démarche de critique ou de dérision ». Des expériences qui l’ont sûrement aidé à montrer patte blanche pour l’un de ses projets ultérieurs : un reportage immersif au sein des pentecôtistes extrémistes américains – dont la plupart se revendiquent pro-Trump – dans la région des Appalaches.

-> In God We Trust de Cyril ABAD, coédition Pyramyd éditions et Revelatoer, octobre 2020, 176 pages.

-> www.cyrilabad.com — Instagram : @cyrilabad

Article à retrouver dans Mint#21

Journaliste
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Simon Hoareau
Féru de bonne cuisine, il écrit sur le cinéma et la photographie. Entre deux séances, il aime déambuler dans les rues.
Photographe
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Cyril Abad

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