Le Maroc à travers l’objectif d’Ismail Zaidy qui brise les clichés de l’orientalisme

À vingt-quatre ans, ce photographe autodidacte appartient à une nouvelle génération d’artistes marocains qui s’appliquent à montrer la beauté et la pluralité d’un pays trop souvent regardé à travers le prisme de l’orientalisme.

«La vérité, c’est du jamais vu», répètent les locaux à qui veut l’entendre. Entrée en sommeil mi-avril pour le mois du Ramadan, et vidée de ses touristes par cette satanée pandémie depuis mars 2020, Marrakech est d’un calme irréel. En fin de journée, avant que les jeûneurs ne rentrent chez eux pour le ftour, un jeune homme à la fine moustache noire se balade dans la médina déserte à l’arrière d’une mobylette, son Samsung Galaxy S5 à la main. Il filme des gamins qui jouent au foot devant une mosquée, capture les silhouettes de messieurs en costumes gris à l’air sévère et de femmes aux tenues chamarrées qui discutent joyeusement, avant qu’ils ne disparaissent dans des derbs aux murs rougeoyants. Ismail Zaidy est bien au fait du potentiel cinégénique de sa ville.

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C’est sur le toit de la maison familiale, renommé Studio Saada («Studio bonheur»), qu’il prend ses premiers clichés, il y a quatre ans. Des environs, principalement, et des passants, parfois. Ismail a bien un appareil photo «traditionnel», mais il lui préfère son téléphone portable, plus pratique, plus discret aussi. Ça commence comme un hobby, puis le garçon se prend au jeu. Il réquisitionne son frère Othmane et sa sœur Fatimazahra pour contourner le problème des modèles, difficiles à trouver lorsqu’on débute avec les poches vides, tandis que leur mère se charge de dénicher des tissus et des accessoires, à la maison ou dans les souks. D’emblée, les couleurs jouent un rôle central dans la composition de ses images au style poétique et minimaliste, qu’il expose principalement sur Instagram, sous le pseudo «L4artiste». Des rose vif, jaune safran, violet, orange, et blanc optique viennent vitaminer la terre ocre et les ciels inlassablement bleus de Marrakech. 

J’aime beaucoup les couleurs pastel, et comme on ne peut malheureusement pas souvent les voir dans nos vies quotidiennes, j’essaie de transférer mon amour pour ces teintes dans mes photos

Ismail Zaidy

« J’aime beaucoup les couleurs pastel, et comme on ne peut malheureusement pas souvent les voir dans nos vies quotidiennes, j’essaie de transférer mon amour pour ces teintes dans mes photos, explique Ismail. Jouer avec les couleurs me permet d’exprimer les problèmes que rencontre ma famille comme ceux qui s’imposent à nous en tant que société. Chaque couleur a une histoire, un sens. Mais parfois mes choix sont aussi purement esthétiques.» Il évoque alors l’une de ses photos favorites, prise dans le désert d’Agafay, intitulée « Strained Bonds ». On y voit deux hommes en tenue blanche qui se tournent le dos, mais qui sont reliés l’un à l’autre par un tissu rose qui masque leurs visages. « Cette photo reflète la difficulté à accepter l’autre, la différence. On peut avoir la même opinion sur quelque chose ou partager des idées similaires, mais parce qu’on n’appartient pas à la même nation ou au même groupe, on s’oppose au point de vue de l’autre, on refuse même la discussion. Et finalement, tout le monde se retrouve seul et désemparé. En Afrique du Nord, on est égaux et créatifs, mais notre fierté nous divise », déplore le jeune photographe. 

La communication, c’est un truc qui le travaille fort. De son propre aveu, le garçon est du genre taiseux. Alors la photographie s’est rapidement imposée comme le médium idéal pour exprimer son point de vue sur des sujets qu’il a du mal à mettre en mots, comme le manque de communication et la distance entre les membres d’une même famille. « Ce sont des problèmes qui affectent beaucoup de monde mais dont on discute rarement. Moi, j’essaie de parler de ça de façon poétique à travers mes photos, en montrant que la famille est l’un des cadeaux les plus précieux qui soient.» Pour Ismail Zaidy, les messages sont plus retentissants lorsqu’ils ne sont pas dits avec des mots, ni même lus sur des visages. Ceux des personnes qu’il capture dans son téléphone sont ainsi souvent à demi masqués par un tissu coloré, une ombre ou une lumière aveuglante. Une façon d’inviter le spectateur à prêter attention à l’image dans son ensemble, plutôt que de se raccrocher aux expressions d’un visage.

Quand j’étais enfant, je vivais dans un quartier modeste de Marrakech, et j’observais dans les rues la façon dont les femmes s’enroulaient dans leurs foulards, leurs haïks et leurs djellabas. Ces femmes sont encore aujourd’hui une grande source d’inspiration, et j’essaie toujours de montrer cet aspect de ma culture à travers mon travail.

Ismail Zaidy

Dans ses photographies, le voile, qui fait tant parler aujourd’hui en Occident, n’est pas là pour réduire au silence, mais au contraire pour porter un message, qui sourd aussi des couleurs et de la gestuelle, et résonne dans le cadre de l’écran. « Quand j’étais enfant, je vivais dans un quartier modeste de Marrakech, et j’observais dans les rues la façon dont les femmes s’enroulaient dans leurs foulards, leurs haïks et leurs djellabas. Ces femmes sont encore aujourd’hui une grande source d’inspiration, et j’essaie toujours de montrer cet aspect de ma culture à travers mon travail.» Dans un Maroc en pleine transformation, Ismail Zaidy avance en équilibre sur un fil qui relie les traditions et une modernité galopante. Ses photos sont une série d’odes à sa culture mais se gardent bien de perpétuer les clichés folkloriques. Il insiste: « Le Maroc n’est pas un pays avec des dunes de sable et des chameaux… » 

De fait, ses images sont définitivement au goût de l’époque, et donc très populaires sur Instagram. Dans un royaume aux inégalités sociales aussi grandes que le Maroc, et où la photographie peine à trouver sa place sur la scène artistique institutionnalisée, Internet a joué un rôle considérable en offrant aux photographes une visibilité inespérée, sans qu’ils n’aient à dépendre de qui que ce soit. Preuve en est, Ismail Zaidy a vendu sa première photo sous forme de NFT, ces « non fungible tokens » (« jetons non fongibles ») qui bousculent le monde de l’art en permettant d’authentifier et de conférer un caractère unique à une œuvre numérique et immatérielle. Sa photo intitulée « 3aila » (« la famille ») s’est vendue pour la coquette somme d’1 Ether, une cryptomonnaie en pleine expansion qui valait ce jour-là un peu plus de 4000 dollars. Chapeau L4artiste

-> Instagram : @l4artiste

-> Article extrait de Mint 22.

Journaliste
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Irène Verlaque
Irène est journaliste. Elle raconte des histoires dans Télérama, Le Temps, L'Obs, et ailleurs. Entre deux voyages, elle se plait à regarder de vieux films à des heures indues.

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