Manger montrer

08 juin 2018

Eat

Texte : Laure Costey
Illustration : Mathilde Bel

Amour, gloire et goûter. Les “people” mettent leur nez un peu partout et ce, jusque dans nos assiettes. En vantant les mérites de produits plus beaux que bons ou en s’impliquant dans notre éducation vers une cuisine plus saine, les stars choisissent leur camp. Et si l’engagement alimentaire était devenu une autre façon de briller?

Sa photo d’une botte de carottes comptabilise près de 7000 likes. Vous me direz que c’est peu de choses comparé aux 2 millions et demi d’admirateurs d’une photo de Kim Kardashian recouverte de slime pailleté. Mais les carottes de Jean Imbert sur Instagram n’ont pas à rougir pour autant. Le chef de l’Acajou et des Bols de Jean, passé par la case Top Chef, n’est peut-être pas la star des réseaux sociaux mais sa cuisine jouit d’une notoriété internationale et pour cause. Il compte parmi les habitués à sa table Marion Cotillard, Beyoncé, Robert de Niro ou encore un certain Johnny Hallyday. La présence du télé-chef mais aussi de ses mentors Hélène Darroze et Jean-François Piège aux obsèques du rockeur en dit long sur l’importance de la gastronomie dans le culture populaire française.

Si le hashtag #foodporn est un classique des touristes qui ne se respectent pas, la bonne comm’ de son assiette est devenue un levier inestimable pour les stars. Deux clans s’affrontent ici entre gros gourmands assumés et consommateurs éclairés. En France, on associe encore les amateurs de bonne (grosse) bouffe à l’idée de générosité, à l’instar d’un gargantuesque Gérard Depardieu. Dans la même lignée, Jacques Chirac et sa tête de veau ont fait les choux gras de ses électeurs de droite, un peu moins ceux du principal intéressé qui a ensuite dû honorer ce plat qu’on lui servait systématiquement. Le châtelain a finalement dû avouer à son cuisinier qu’il ne goûtait pas tant à ce plat afin qu’on arrête de lui en proposer régulièrement. Si Nicolas Sarkozy avait tout simplement fait retirer le plateau à fromages de ses repas, François Hollande, élevé en Normandie, l’a ré-introduit et s’est empressé de faire savoir qu’il était un bec sucré, en dépit du régime qui lui avait fait perdre une dizaine de kilos pendant la campagne électorale. Avant son élection, Emmanuel Macron a déclaré son amour pour les cordons bleus industriels lors d’un passage dans un restaurant d’autoroute mais arrivé à l’Elysée, changement de régime. Brigitte Macron n’a formulé qu’une demande à Guillaume Gomez, le chef de la maison, qu’il serve au couple dix fruits et légumes par jour soit le double de la recommandation nationale.

Faut-il encore vous rappeler que certaines de nos stars hexagonales sont devenues égéries, contre gros chèque et amour des produits (évidement), de certains aliments phares des réfrigérateurs français ? En 1995, la commissaire Julie Lescaut, alias Véronique Genest, se la joue presque sexy pour dire à quel point elle adore les tranches bien rosées du jambon Madrange, et neuf ans plus tard c’est Liane Foly qui vient faire de la retape de bout de gras avec ce même produit. La bonhomie de Michel Boujenah et son célèbre fou rire dans Télématin en 1995 pendant la recette très huileuse de Maïté en ont fait l’ambassadeur tout trouvé pour la marque Puget quelques années plus tard. Une comm’ bien ficelée par le bureau RSCG, précurseur en matière de “star stratégie” pour ses clients en mal de popularité.

D’autres héros locaux sont allés bien plus loin dans le vice de la malbouffe. Fabien Barthez, gardien de foot victorieux de la Coupe du monde 1998, a vendu, dans la foulée de son sacre, son âme et son célèbre crâne au géant du burger : Mc Donald’s. Mais le divin chauve n’est pas le seul sportif à avoir succombé à la tentation des acides gras. Tony Parker se délecte volontiers de son “French burger” de chez Quick ou d’un petit Kinder Bueno en guise d’en-cas. Pas vraiment le genre de régime alimentaire auquel on s’attend pour un sportif. Les sponsors ont leurs raisons que la raison ne veut pas connaître.

Aussi inattendue que réjouissante, une petite révolution dans l’assiette des stars est née aux USA en 2010 sous l’impulsion de la très populaire Michelle Obama. L’ex-First lady, plus ou moins visée par les critiques concernants le (sur)poids de sa fille cadette Sasha, lance le programme de lutte contre l’obésité Let’s Move et l’accompagne d’une grande campagne pour faire la part belle aux fruits et aux légumes. Pour soutenir sa copine Michelle, Beyoncé Knowles fait un temps oublier qu’elle est ambassadrice Pepsi et ramène sa fraise sur les bienfaits des produits frais. Complètement paumée entre ce qui est finalement sain pour les enfants d’Amérique et bon pour son compte en banque, Queen B s’est ensuite lancée dans un régime un poil absurde qui consiste à être vegan pendant seulement 22 jours, l’éthique culinaire à géométrie variable en somme. Une belle initiative quand même ? Oui, mais là encore bien monnayée par son gourou Marco Borges, qui lui fait signer la préface de son guide pour arrêter les protéines animales.

Alors comment faire pour qu’un beau poireau ou une lisse poire deviennent plus attrayants qu’une tranche de jambon suintant de nitrites de potassium, aux yeux des people ? Sans compter sur le levier monétaire, on peut espérer de ceux qui nous font rêver (ou pas) d’être impliqués par une prise de conscience générale du “mieux manger” dont ils deviendraient les héros. Écolo auto-convaincue, Marion Cotillard fait son beurre chez Dior mais dans son assiette on ne trouve que des fruits et légumes de saison comme elle le répète tous les quatre mois sur Instagram. Si sa noble envie de vouloir devenir l’égérie de la blette et du fenouil nous réjouit, risque pour elle de passer pour une snob aux yeux du grand public. Un écueil déjà rencontré par Gwyneth Paltrow quand en 2008 elle délaisse le cinéma pour se consacrer à sa newsletter Goop, dans laquelle elle dispense pêle-mêle conseils pour entretenir son mariage et manger plus sainement. Depuis, son petit projet est devenu un véritable site Internet de référence en matière de lifestyle, son livre de cuisine est un best-seller mais elle serait également la troisième star la plus détestée par les Américains.

Si Gwyneth parle aussi librement de son amour du chou kale que de son “conscious uncoupling” avec Chris Martin (séparation en pleine conscience, une manière très hollywoodienne d’évoquer un divorce par consentement mutuel), d’autres stars déplacent volontairement le curseur de l’intime, de leur vie privée vers la vie de leurs assiettes. Mais il y a presque tout autant à comprendre dans la photo d’un plat préparé ou choisi avec désir que dans les colonnes de certains magazines people.

S’il est difficile de chiffrer précisément l’impact que produit l’engagement des people sur notre propre manière de consommer, leurs régimes sont en tout cas scrutés à la loupe. Il n’existe pas un printemps sans que la presse féminine ne vienne nous révéler la nouvelle lubie alimentaire qui permet à Jennifer Aniston ou Victoria Beckham de se maintenir à leur poids (plume) de forme et d’affronter ainsi l’épreuve du “bikini body” sans crainte. Et les lecteurs, même les plus éclairés, ne peuvent s’empêcher de croire qu’en mangeant une certaine quantité de baies de gojis ou en ingurgitant uniquement des produits de couleur verte pendant deux semaines (par exemple), perdront aussi facilement le gras accumulé en hiver.

De nos jours, le grand public ne s’offusque plus qu’une compétition sportive soit renommée du nom de son sponsor comme la Heineken cup (de rugby), la Domino’s Pizza league 2 (de football) ou l’Evian Championship (de golf). Alors il n’y a rien d’étonnant à imaginer que, dans un avenir très proche, le cinéma obtiendra le soutien financier des géants de la grande distribution ou que les chanteurs dédieront leurs albums à cette célèbre marque de thé qui leur a fourni produits et mécénat. Pour survivre, chacun fait sa petite cuisine et souvent, qu’importe la recette c’est le résultat dans l’assiette qui compte…

 

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