Visite (très) privée des bains publics à Tokyo avec Ryoko Sekiguchi

Destination nostalgie avec l’écrivaine, poétesse et traductrice Ryoko Sekiguchi qui nous raconte ses souvenirs de Sentô ou Onsen où l’on trouve le bonheur à travers la vapeur.
Photos: Julia Baier

La Tokyo que j’ai connue étant enfant était une ville incroyablement sensuelle, au sens large. Je peux témoigner, sans exagération ni passéisme, de la richesse de ses nuances de luminosité, d’odeurs, de textures… 

Dans le petit périmètre qu’il m’était permis de parcourir dans notre quartier, les sentô, les bains publics, me fascinaient. À l’époque, très peu de maisons étaient dotées d’une salle de bain et les sentôs étaient aussi nombreux que les boulangeries en France. Une comparaison qui n’est d’ailleurs pas sans fondement, puisque ce sont deux lieux qui, jadis, devaient consommer le plus d’énergie pour chauffer l’eau et le four, et où les gens travaillaient la nuit. 

À l’époque, ma famille habitait un quartier tra- ditionnel, aujourd’hui adoré par les Français pour son ambiance « vieux Tokyo » devenue presque folklorique : Kagura-zaka. Nous nous rendions dans trois sentô différents : Kameno-yu (« bains de la tortue »), Kinsei-yu (« bains de la prospérité »), et Miharashi-yu (« bains belle-vue »). Kinsei-yu se trouvait à proximité de la maison de mes grands-parents, où mes parents et moi occupions l’annexe, et le jour de fermeture, jeudi ou vendredi je crois, mon grand-père m’emmenait à Miharashi-yu. 

Oui, je dis bien mon grand-père. Miharashi-yu se situait à un quart d’heure à pied de la maison et comme nos femmes s’affairaient à préparer le dîner, elles préféraient m’y envoyer avec mon grand-père en début de soirée plutôt que d’attendre après le dîner (peut-être étais-je alors trop fatiguée pour faire cet aller-retour). Quant à mon père, en bon employé japonais de l’époque totalement dévoué à son entreprise, il rentrait tard et ne pouvait pas s’occuper de moi. 

Le jour de Miharashi-yu, nous nous rendions aux bains très tôt, vers 16 h, à l’ouverture, car mon grand-père était presque un maniaque de l’hygiène : il détestait partager le bassin avec beaucoup de gens. Il s’installait toujours au fond de la salle, une place en « amont » où on ne craignait pas de voir l’eau « sale » des autres clients couler vers nous. 

Photos: Julia Baier

Bien que l’ambiance des bains pour hommes fût plutôt austère (ils ne papotaient pas, ces hommes), que je ne pouvais ni bavarder ni courir sur les carreaux, et que mon grand-père, toujours par souci de propreté, me versait de l’eau extrêmement chaude dessus, j’aimais bien ce jour où je pouvais entrevoir le monde des « autres », un monde où ni ma mère ni ma grand-mère ne pouvaient pénétrer. Le côté « expédition » (oui, un quart d’heure de marche dans les ruelles et un escalier à grimper) m’amusait beaucoup. J’étais une petite détective. 

Du côté des bains réservés aux femmes, les choses étaient bien différentes. L’ambiance était joyeuse et animée. Je pense que certaines d’entre elles s’arrangeaient pour se retrouver au sentô au même moment pour s’échanger des nouvelles, pendant que les enfants couraient, chantaient et se disputaient parfois. Dans le otoko-yu (côté hommes) je n’ai pas le souvenir d’avoir vu beaucoup d’enfants : sans doute les pères préféraient-ils laisser aux femmes le soin de s’occuper de leurs progénitures. Du côté des femmes (onna-yu) le niveau de décibels était trois fois plus élevé. 

Aujourd’hui, avec mon regard devenu à moitié européen, je comprends l’étonnement des Français de voir les Japonais se rendre dans un sentô ou un onsen (station thermale) où tout le monde se retrouve dans le plus simple appareil

Ryoko Sekiguchi, poétesse, traductrice, écrivaine

C’était aussi ce monde-là le plus odorant. Les hommes sentaient le menthol et le camphre, mais le onna-yu était presque surchargé d’odeurs: talc, shampoings et après-shampoings aux parfums synthétiques bas de gamme des années 1970, l’odeur, vraisemblablement, de teintures pour cheveux qui se dégageait lorsqu’elles se lavaient la tête… les lotions pour le visage à la courge ou aux fleurs de pêcher, l’eau de toilette au muguet… 

Venait s’y ajouter l’odeur de l’eau. Il y avait des jours où les établissements ajoutaient des herbes aromatiques de saison dans le bassin : armoise, acore odorant ou encore yuzu… On sortait imprégnés de ces senteurs comme si nous étions des ingrédients de cuisine, pochés dans de l’eau bouillante. 

On m’offrait de temps à autre des boissons fraîches et parmi les laits aromatisés au café, à la fraise ou l’eau aux arômes d’agrumes, ma boisson préférée était le jus de pomme transparent d’une couleur dorée, un goût que j’ai retrouvé plus tard en Turquie, en version chaude, le « elma çayi » (thé à la pomme). Sans doute utilisait-on le même arôme synthétique (entre pays en voie de développement, on partage souvent ce genre de gourmandises industrielles). Ce n’étaient pas les amies de ma mère, qui devaient avoir pour principe, propre aux mères, de ne pas offrir de boissons sucrées aux enfants, qui me l’offraient, mais les femmes qui travaillaient dans des restaurants où des musiciennes de shamisen et des danseuses traditionnelles qui accompagnaient les clients. Comme mon grand- père, elles se rendaient au bain à l’ouverture, non pas parce qu’elles étaient des obsédées de l’hygiène comme lui (enfin, je suppose), mais plutôt parce qu’elles se préparaient avant d’aller au travail. 

Photos: Julia Baier

Ce n’est pas que les Japonais ne sont pas timides mais qu’il existe une sorte de frontière poreuse entre les corps. Chaque corps était bien concret mais je sentais en même temps que je faisais partie d’une même race de vivants

Ryoko Sekiguchi, poétesse, traductrice, écrivaine

Il ne m’arrivait qu’occasionnellement de passer dans les bains pour femmes à ces horaires, mais j’adorais les rencontrer. Elles étaient belles, gentilles, elles sentaient bon. Elles se sont une fois amusées à examiner l’arrière de mon cou et m’ont assuré que j’avais une belle nuque, faite pour porter un kimono : j’étais franchement très fière ! En rentrant à la maison, j’ai annoncé aux femmes de la maison : « Quand je serai grande, je serai une geisha ! » Ce qui ne manqua pas de leur faire froncer les sourcils. 

Bien des épisodes colorent mes souvenirs dans ce lieu si chaleureux d’une intimité collective. Je pourrais presque en tirer un livre. Aujourd’hui, avec mon regard devenu à moitié européen, je comprends l’étonnement des Français de voir les Japonais se rendre dans un sentô ou un onsen (station thermale) où tout le monde se retrouve dans le plus simple appareil. Ce n’est pas que les Japonais ne sont pas timides mais qu’il existe une sorte de frontière poreuse entre les corps. Chaque corps était bien concret mais je sentais en même temps que je faisais partie d’une même race de vivants. On partageait tous ces corps fragiles, à la fois individuels et communs. Ce n’était pas simplement une idée de sororité mais les bains étaient ce lieu où l’individuel devient flou et diffus. Nous partagions, avec certaines contrées moyen-orientales, le même type d’expérience, et je pense que c’est probablement ce qui est le plus difficile à comprendre pour les étrangers, l’obstacle le plus haut à franchir. 

Mais en écrivant ainsi, je ne suis plus sûre: ce paysage de la ville de Tokyo, ponctué de sentô, n’existant quasiment plus à part pour quelques amateurs nostalgiques de cette culture, ces corps flottants qu’on entrevoyait dans la vapeur n’existent sans doute plus que dans mes souvenirs de petite fille.  

→ Les photos illustrant cet article sont extraites de l’ouvrage SENTO, Das Japanische Badehaus de Julia Baier chez Peperoni books, 2008 — www. juliabaier.de 

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