L'Abeille, contre vents et marées noires

Il y a quelques mois, nous sommes montés à bord de l’Abeille Flandre, un remorqueur de haute-mer qui sillonne la Méditerranée pour assurer la sécurité de ceux qui la traversent, et préserver le littoral de drames écologiques. Récit de dix jours aux côtés de ceux que l’on surnomme les «chasseurs de tempêtes».

Tout a commencé sur Youtube. Une vidéo de vagues. Mais pas n’importe lesquelles. Des vagues monstrueuses et envoûtantes, dites scélérates. Des murs d’eau qui jaillissent de nulle part et explosent avec écume et fracas. Passées quelques minutes de fascination, on réalise que cette vidéo de 1998 a été tournée par un homme, depuis un bateau, brassé par ces mêmes vagues. Les marins à l’écran semblent étonnamment calmes. En prêtant plus attention à la voix-off, on apprend que l’homme derrière la caméra est à bord de l’Abeille Flandre, un remorqueur de haute-mer, alors basé à Brest, en mer d’Iroise. Sa mission : sortir quand les autres marins s’empressent de rentrer au port et rester aux aguets, pour éviter les catastrophes écologiques et sauver les éventuelles têtes de pioche piégées par des flots déchaînés. Après avoir regardé ce documentaire de Hervé Hamon, les questions ont afflué. Qu’est-ce qui motive des individus à se mettre dans pareil guêpier ? Leur arrive-t-il d’avoir la frousse ? À quoi ressemble leur quotidien à bord ? Et c’est ainsi que, mue par la curiosité, une journaliste qui a une peur panique de la mer et un mal des transports légendaire s’est retrouvée quelques mois plus tard à bord de l’Abeille Flandre.

Ce matin de mars, en contrebas des collines corses, le petit port de Saint-Florent est désert. Le moteur d’un zodiaque vient troubler le silence. À son bord, le commandant Frédéric Denis et le lieutenant Thomas font signe du bras, puis nous tendent un casque et un gilet de sauvetage. Ils n’ont pas l’air de marins bourrus contrariés par la présence d’une femme à bord. Ils ont même l’air sympa. On s’assoit nonchalamment sur un boudin, l’embarcation accélère, et on comprend fissa qu’il va falloir se tenir fermement au cordage. Le ventre du bateau rebondit sur les vagues, et ça la ficherait mal de tomber à l’eau avant même d’avoir embarqué sur le « vrai bateau », qui est au coffre, c’est-à-dire accroché à une grosse bouée à l’extérieur du port. Vu des flots, il semble gigantesque. Peinte d’un élégant bleu sombre, striée de bandes bleu-blanc-rouge, sa coque mesure 63 mètres de long, et presque 15 de large. 

Le monstre d’acier a vu le jour en 1978, sur le chantier d’Ulstein, en Norvège. Cette même année, l’Amoco Cadiz, un supertanker libérien, coulait en bordure des côtes bretonnes, libérant 227 000 tonnes de pétrole. À l’époque, aucun des remorqueurs affectés à cette zone ne fut en mesure d’enrayer ce qui s’est avéré l’une des pires marées noires de l’histoire. Pour éviter qu’une telle catastrophe ne se reproduise, la Marine Nationale s’est rapprochée de la société Abeilles International et a affrété deux navires pour protéger le littoral. Pendant 25 ans, la Flandre fut basée à Brest. Elle est intervenue sur le naufrage de l’Erika, en 1999, puis du chimiquier Levoli Sun en 2000, et a veillé sur le rail d’Ouessant, l’une des routes maritimes les plus empruntées au monde. En 2005, l’Abeille Bourbon est arrivée à Brest, et l’Abeille Flandre est partie assurer la sécurité en mer Méditerranée. 

Une fois à bord, un marin nous entraîne dans un dédale de coursives jusqu’à notre cabine, située sur le pont des officiers. On découvre que l’Abeille abrite treize mille chevaux et seulement douze marins, divisés en deux groupes. D’un côté, les officiers, de l’autre l’équipage. Ils travaillent ensemble, dans une bonne ambiance manifeste, mais dorment à des étages différents, et ont chacun leur salle à manger et leur salon. Une organisation hiérarchique un tantinet désuète, qui présente toutefois l’avantage de pouvoir relâcher les soupapes sans se coltiner ses chefs, et vice versa. On jette un œil curieux au salon des officiers, en bois verni, et aux cadres qui ornent les murs, à l’instar d’une superbe carte des naufrages qui répertorie les accidents des siècles derniers (humour marin ?).

Chaque jour, à midi, puis à 19h, les gourmands affluent dans la cuisine. On sort les assiettes, le sel, le poivre et « les graines du Commandant ». Car le Commandant est végétarien, milite pour le bio et aime saupoudrer ses plats de graines de courge et de gomasio. La quarantaine, Frédéric Denis n’a rien d’un capitaine Haddock, et déjoue tous les clichés liés à son métier. Ravis de déguster leurs burgers et frites maison, le commandant, le second capitaine Cyrille, le chef mécanicien Pierre et le lieutenant Thomas discutent, entre deux bouchées, de la « nav » du lendemain, autour du Cap Corse. Lorsque le calendrier et les conditions météorologiques le permettent, l’Abeille Flandre effectue des rondes, une façon de veiller sur le littoral et de montrer l’action de l’État en mer.

Initialement, ce reportage qui débutait en Corse devait se conclure à Toulon, trois jours plus tard. En raison d’une météo capricieuse, nous sommes restés dix jours dans les eaux corses, prêts à agir en cas d’accident. Il y a eu des traversées plus ou moins mouvementées et des exercices d’entraînement, mais aucune intervention d’urgence. Si les sauvetages en pleine tempête sont la vitrine des Abeilles, ils ne sont qu’un aspect d’un métier complexe. Mener à bien une intervention nécessite une acuité intellectuelle et physique constante. Cela demande aussi un entretien du bateau de chaque instant, du nettoyage aux peintures, en passant par la réparation de pièces parfois aussi vieilles que le navire quadragénaire. En alerte permanente, l’Abeille Flandre doit appareiller en seulement 40 minutes. Une prouesse compte tenu de sa taille. 

Le quatrième jour, le Commandant met le cap sur Ajaccio, où l’on prévoit du gros temps. Puisqu’elle s’annonce mouvementée, la navigation se fera de nuit, pour préserver l’équipe. Il est 21h, et la passerelle est plongée dans le calme et l’obscurité. « Paradoxalement, se mettre dans le noir permet de mieux voir » explique Frédéric Denis. Il porte une frontale rouge, qui ne dilate pas les pupilles et permet de voir distinctement son tableau de bord. Alors que les nouveaux navires sont bourrés d’électronique, la Flandre a une ribambelle de boutons multicolores à pousser, de leviers à actionner et un baromètre en papier, comme dans le Titanic (on imagine). 

Assis sur un siège de cuir noir, surplombé par un Saint-Bernard en peluche suspendu au plafond (leur mascotte), Frédéric Denis dégage une force tranquille et une douceur inattendue, compte tenu de son poste. Le Breton a rejoint les Abeilles à 25 ans. Lorsqu’on évoque les récits de sauvetages spectaculaires, ses sourcils se froncent. Le métier ne repose pas tant sur l’héroïsme que sur l’entraînement, la vigilance extrême et une équipe soudée. Quand on lui demande s’il lui arrive d’avoir peur, il secoue la tête de gauche à droite. « On est en pleine confiance à bord de l’Abeille, car c’est une coque marine très solide, mais parfois on peut prendre très cher. Au finish, il faut intégrer qu’entre la machine et la mer, la machine ne gagnera pas. » L’homme a sillonné les eaux du globe et évoque la mission écologique des Abeilles avec allant. Sensible à la beauté de l’environnement, il sait la nécessité de le préserver et déplore la course au gigantisme. Alors que les vagues se font de plus en plus fortes, on laisse le Commandant finir son quart, et on regagne notre cabine dans laquelle la moitié de nos affaires, mal attachées, sont éparpillées au sol. 

Photos : Irène Verlaque

L’arrivée à Ajaccio se fait au petit matin, l’estomac un peu éprouvé. C’est là que l’attente débute. Elle fait partie intégrante du quotidien de ces marins qui sont en mer depuis déjà cinq semaines, et ignorent quand ils retrouveront leurs proches. Le bateau n’est pas un lieu de travail comme les autres puisque c’est aussi un lieu de vie. Et un huis clos sur l’eau. Pendant leur temps libre certains font du sport, d’autres lisent, matent des séries ou fabriquent des filets de pêche dans leur cabine. Une dernière habitude héritée du temps où certains étaient pêcheurs, avant de rejoindre les Abeilles, usés par des conditions de travail difficiles. 

Pendant des jours, la météo est incertaine. Chacun vaque à ses occupations dans un calme résigné. Un après-midi, une partie de l’équipage se rejoint dans le salon aux murs de bois clair, ornés d’une cible de fléchettes et d’un calendrier de pin-ups. Installés devant Les Lyonnais d’Olivier Marchal, ils parlent de leur programme une fois qu’ils seront « à terre ». L’un se réjouit de retrouver ses mômes, un autre profitera de ses congés pour poursuivre les travaux de sa nouvelle maison, et un troisième a hâte de faire la fête. Ils ont en moyenne 35 ans, ont grandi sur les bateaux et si la vie à bord peut être dure, ils n’y renonceraient pour rien au monde.

Depuis la passerelle, 15 mètres au-dessus du pont, la proue du bateau se soulève en rythme, à la manière d’un cheval lancé au galop.

Les vents ont fini par faiblir le vendredi, et le Commandant a décidé de rentrer au port de Toulon. Une fois de plus, nous ferons route en fin de journée. Après le déjeuner, les marins ont entrepris de bloquer tous les tiroirs, d’attacher les frigos, les chaises et tout ce qui pouvait l’être, pour éviter que le mobiliser ne valse à la moindre vague. Le cuisinier, sujet au mal de mer, a laissé de quoi manger au frais. Il passera la soirée allongé, seul moyen de lutter contre la nausée lorsque le bateau se transforme en tambour de machine à laver. Comme lui, beaucoup ont sauté le dîner. Au niveau des îles Sanguinaires, la houle était très courte et bien creusée. La mer, très forte, a atteint le niveau 6, sur une échelle de 9. Depuis la passerelle, 15 mètres au-dessus du pont, la proue du bateau se soulève en rythme, à la manière d’un cheval lancé au galop. On sent toute la puissance du navire, qui craque à chaque fois qu’il prend une vague de plein fouet. 

Au bout de quelques heures, la houle grossit, dépasse les six mètres, et nous contraint à regagner notre cabine, en s’agrippant à ces balustrades qui nous faisaient jusqu’alors penser à la décoration d’intérieur d’un EHPAD. Dans la cabine, livres et fauteuils se sont renversés et se fracassent régulièrement contre les murs. On aurait aimé mettre un terme à cette danse endiablée, mais impossible de se lever. Au milieu de la nuit, le bateau ne semble plus se balancer d’avant en arrière, mais de droite à gauche. On manque d’être jeté hors du lit par une grosse vague. Après une nuit presque blanche, nous voilà à Toulon. Les marins cavalent jusqu’à leur voiture avec ce regain d’énergie propre à la perspective des vacances, tandis que l’on regagne la gare en ayant l’impression que les pavés tanguent. Qui diable a dit que la Méditerranée était une mer d’huile ?

Journaliste
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Irène Verlaque
Irène est journaliste. Elle raconte des histoires dans Télérama, Le Temps, L'Obs, et ailleurs. Entre deux voyages, elle se plait à regarder de vieux films à des heures indues.

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