Voyager à travers l'oeil de Charles Fréger

Le Japon, l’Amérique latine, la Louisiane, l’Irlande, la Bretagne… Depuis une vingtaine d’années, Charles Fréger parcourt le globe à la recherche de communautés à photographier en séries. C’est en tirant le portrait à des marins en escale à Rouen, alors qu’il était encore étudiant aux Beaux-Arts, qu’il s’est découvert cet intérêt pour le groupe et l’uniforme, deux aspects caractéristiques de son travail. « Je suis entré dans la photographie en étant influencé par la peinture, explique le quadragénaire. À l’époque je peignais des séries et quand j’ai commencé à photographier, le côté uniforme était évident. Il y a quelque chose qui s’est greffé sur l’uniformité, comme si l’uniformité d’un projet artistique venait de l’uniformité d’un milieu. »

Des majorettes aux sages-femmes, en passant par les appelés de la marine nationale finlandaise, Charles Fréger a photographié des groupes au profil varié, qui ont notamment pour point commun leur pérennité visuelle. « Un légionnaire et un sumo portent des tenues qui évoluent relativement peu. Ça me plaît que mes photos faites en 2000 puissent être regardées à côté de celles prises en 2020 ». Rapidement, ce fils de paysans du Berry s’aventure dans les confins du monde pour immortaliser d’autres types de groupes, explorer d’autres types de folklores. C’est ainsi qu’il photographie en 2010, après deux ans de négociation avec le Ministère de la défense indien, le régiment sikh de l’État du Jarkland, dont les uniformes illustrent à la fois le rapport de force et la cohabitation entre tradition ancestrale indigène et tradition coloniale; il consacre aussi plusieurs séries aux mascarades au Japon, en Europe, et dans tout le continent américain, qui capturent le syncrétisme des cultures et rites païens. « Quand j’arrive quelque part, j’observe les gens s’habiller, je regarde comment ils s’adoubent, comment ils rentrent dans leur peau. Quand ils revêtent leur costume, ils adoptent une gestuelle spécifique. » Fréger dresse des inventaires d’une valeur documentaire, quasi anthropologique, qui donnent à voir une vérité, une identité. Par le cadrage et les poses de ses modèles, le photographe instaure une certaine distance, et pourtant ses séries parviennent à transporter quiconque les regarde à l’orée de mondes tantôt exotiques, tantôt familiers. Après deux mois de confinement et de nombreuses escapades empêchées par une pandémie mondiale, ce bref portfolio, qui balaie deux décennies de travail, nous transporte du vestiaire d’une piscine normande aux plages d’une île aux esprits japonaise, dans un bled irlandais, et jusqu’à quelques 130 km d’Acapulco. De quoi attiser nos envies d’ailleurs.

Série WATER-POLO, 2000

« WATER-POLO, c’est une naissance, ça fait partie de mes premières séries. Ce sont des photos qui ont été prises quand j’étais encore étudiant aux Beaux Arts, à 20 km de chez moi en Normandie, dans un vestiaire de water-polo, avec un temps très limité. On faisait sortir les nageurs qui venaient de s’entraîner, ils passaient devant moi 2 ou 3 minutes et repartaient dans l’eau. Cette série traduit une économie de tout : de temps, de vêtements, et de moyens, à l’image de mon économie de photographe à l’époque où je n’avais pas grand chose… Ça reste une série marquante. WATER-POLO fait toujours écho à WILDER MANN. Ce sont deux extrémités de mon travail. WATER-POLO c’est la peinture flamande, le rapport à la temporalité
avec l’eau qui ruisselle sur le corps, c’est la fragilité… c’est ce qu’il y a de plus empathique dans ma photographie. On y retrouve aussi la frontalité vis-à-vis du portrait d’identité, dont je me suis graduellement échappé. Je viens d’une photographie qui se veut identitaire mais j’ai ensuite pensé et compris que l’identité passait aussi par des contours, une silhouette, et pas seulement par l’idée de regarder quelqu’un frontalement. On a instauré par le bertillonnage (un système d’identification de criminels nommé après Alphonse Bertillon) l’idée que le portrait d’identité était un portrait frontal et que c’était ça qui représentait l’identité. Mais l’identité se passe bien ailleurs en fait. »

Scot guard, UK, série EMPIRE, 2004-2007

« J’ai photographié l’ensemble des gardes républicaines, royales, princières et pontificales d’Europe, à travers 16 pays et principautés. C’est une série qui a presque une forme d’inventaire de groupe, du costume, de l’uniforme. Cette photo du Scot guard est l’une des premières où je me suis intéressé au portrait de dos. Comme si le portrait n’en était plus un et devenait une silhouette. J’avais commencé ce projet avec les grenadiers de la garde anglaise, qui portent ces grandes toques en peau d’ours. Je me suis demandé pourquoi certaines peaux d’animaux et plumes étaient utilisées, comment il était possible que des représentations protocolaires aient gardé des marques du 18e et du 19e, comme la peau de tigre. Il y a cette idée que, sur un champ de bataille, on impressionnait son ennemi en portant des signes animaux. Vue de loin, la toque en peau d’ours dégageait une certaine agressivité, quelque chose d’impressionnant, et peut-être une forme de protection, mais en réalité ces toques n’ont rien de pratique. Alors qu’il y a parfois des éléments dans les uniformes qui sont strictement pratiques : la queue de cheval sur un casque de cuirassier par exemple, ce n’est pas pour faire joli, c’est pour éviter de se faire décapiter par un coup de sabre. Il y a des éléments pour protéger, d’autres pour impressionner. »

Wren Boy, Dingle, Ireland, série WILDER MANN, depuis 2010

« Wren, en anglais, ça signifie roitelet. En Irlande, on dit que le roitelet est le premier oiseau qui se met à chanter quand les jours commencent à grandir. Il y a une tradition selon laquelle, le jour de la Saint Stephen, le 26 décembre, des adolescents revêtaient un costume particulier et allaient de maison en maison avec un roitelet, dans une cage ou bien mort au bout d’un bâton. On les appelait les « wren boys », et c’est resté. Maintenant ils prennent généralement l’aspect d’un homme de paille, car ce matériau représente souvent l’animal dans les célébrations masquées.

Le fait d’entrer dans la maison avec un animal n’est pas gratuit, c’est parce que l’animal amène la fertilité, mais c’est aussi presque une inspection morale, pour vérifier que tout se passe bien.

Ce sont des choses qui manquent absolument dans la culture contemporaine urbaine, mais qui se retrouvent dans les campagnes irlandaises japonaises, françaises… Ces coutumes avaient une utilité collective : prendre soin les uns des autres.»

FÂMÂ, Île d’Ishigaki, Okinawa, Japon, série YOKAINOSHIMA, 2015

« Au Japon, les divinités et les êtres surnaturels sont omniprésents. Les dieux japonais ne sont pas comme nos dieux européens, ça n’a pas du tout la même signification morale. Eux viennent transmettre un message à la population, en lien avec le respect de la communauté et des anciens, le bonheur, et une certaine superstition. Il y a beaucoup de rites masqués pour les invoquer, et célébrer le cycle de la vie et des saisons.
Sur l’île d’Ishigaki, au sud-ouest du Japon, il y a une danse des morts où deux hommes portent des masques de bois qui représentent les fantômes d’un homme et d’une femme (les anciens), et puis des femmes (celles de la photo ci-contre) viennent danser autour des fantômes. Elles portent elles-mêmes des lunettes de soleil parce qu’elles sont fantomatiques. C’est pas pour le style, hein. C’est pour cacher le visage. Quand elles sont arrivées avec leurs lunettes de soleil, de vieilles lunettes en plus, ça avait vraiment quelque chose de très particulier… »

Apache de Marquelia, Guerrero, Mexique, série CIMARRON, 2013-2015

« CIMARRON, c’est un travail sur les mascarades afro- descendantes dans les Amériques. Afro-descendantes, ça ne veut pas dire que c’est strictement lié à des descendants d’esclaves, mais elles ont à voir avec la présence d’esclaves dans ces régions. Pour ce travail, il a fallu sonder pour savoir où il y avait eu des esclaves africains, quel était leur travail
et comment ils ont côtoyé les autres populations.

Selon la région dans laquelle on se situe, on représente l’esclave noir d’une certaine façon, et tous ces moments violents de domination sont joués dans des danses qui viennent d’une sorte de syncrétisme.

Ce sont souvent des danses liées à des coutumes européennes, comme Noël ou Pâques, et transposées, à l’époque, par les esclaves eux-mêmes dans d’autres choses. Les danses sont habitées par d’autres croyances. C’est étrange parce qu’en fait ce sont très souvent des populations qui se regardent et se représentent, comment les Indiens représentent les esclaves africains, comment les esclaves africains représentent les Indiens ou les blancs et puis comment tous jouent les rapports de force entre chacune des populations. À Guerrero, ce sont surtout des gens métissés, plutôt indiens, qui représentent d’une certaine manière une autre tribu en se grimant en noir, avec un mélange de la mélasse et du charbon broyé. » 

Journaliste
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Irène Verlaque
Irène est journaliste. Elle raconte des histoires dans Télérama, Le Temps, L'Obs, et ailleurs. Entre deux voyages, elle se plait à regarder de vieux films à des heures indues.

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