Quand Etienne Renard redore les blasons

Texte : Jordan Moilim
Photos : Tiphaine Caro

Il y a parfois des œuvres d’art qui s’attrappent dans la rue, ou peut-être que c’est l’inverse : ce sont elles qui nous attrappent. Ayant la chance d’être payé pour manger et passer ma journée à errer de resto en resto, plus d’une fois les reflets dorés de devantures manifestement peintes à la main m’ont intrigué. J’ai alors posé la question, et la réponse résonnait comme un nom d’auteur oublié des seventies : Étienne Renard. En bon aficionado des réseaux, je suis tombé sur ce compte peu fourni mais où chaque photo semblait choisie, et déjà je pressentais une forme de discrétion chez cet homme qui avait l’élégance de préférer montrer son travail plutôt que sa ganache. Quelques “messages privés” plus tard, le rendez-vous était pris avec celui que ses clients appellent souvent Monsieur Renard, alors qu’en vérité c’était Paul qui m’attendait, escorté de quelques pinceaux. 

Rue Saint-Sébastien à Paris, je me retrouve dans le chantier de Bambino, le nouveau projet de Fabien Lombardi (boss de Faggio, réjouissante pizzeria de Pigalle, ndlr.) Paul est là. Le lieu est grand, ambitieux, et la fibre artistique de mon interlocuteur est aussitôt stimulée par la beauté des matériaux choisis pour habiller l’endroit «Qu’est ce que c’est beau ces coffrages en bois pour les enceintes, ça va être canon ! Il fait les choses bien Fabien !» Effectivement, les ouvriers s’affairent à peaufiner les moindres détails, astiquer le four à bois, lustrer les zelliges, corriger l’éclairage. Un travail aussi minutieux que le job de Paul : peintre en lettres. 

Derrière “Étienne Renard”, il y a toute une histoire. À commencer par ce nom qui a suscité en moi bon nombre d’interprétations, et qui s’avère être un bel hommage à son père : «Dans les années 1970, mon père était aux Beaux-Arts de Rouen, et pour se faire un peu de thune à côté il faisait des devantures de restaurants. Il avait inventé ce blase pour faire des fausses factures quoi, c’était coutumier de se trouver un nom. À l’époque il en peignait avec ma mère, d’ailleurs à Rouen il y a toujours un magasin où il y a un portrait de Steve McQueen qu’il avait peint.» Entre aujourd’hui et cette époque, un long tunnel de vie s’est écoulé, le papa s’en est allé et Paul s’est forgé. Une vie étudiante entre Montpellier et Nîmes… Un artiste sudiste d’abord passé par le graffiti,  qui a connu des errances estudiantines avant un atterrissage à Paris digne des romans balzaciens. “Royal Cheese”, non ça n’est pas son sandwich préféré mais le nom d’un magasin de fringues rue Tiquetonne qui existe encore aujourd’hui. Là, Paul passe du coup de pinceau à la maintenance informatique, un peu de vente par-ci par-là tout en gardant dans un coin de sa tête un profond intérêt pour les belles choses. 

Squatter une boutique, ça vous laisse du temps et c’est sur YouTube que Paul dépense le sien et tombe sur cette vidéo d’un mec un peu barré qui peignait des lettres… À peine rentré à la maison qu’il s’empresse de la partager à Katia, sa femme. «Mais c’est ça que tu dois faire !» lui a-t-elle répondu. Plus facile à dire qu’à faire, alors pour faciliter les choses, elle lui offre son premier kit de peinture, les pinceaux n’étaient pas les bons et les portes s’ouvraient difficilement pour accepter de former Paul. « Je galérais, personne n’avait l’air d’être vraiment prêt à transmettre ici en France. Alors je me suis tourné vers l’étranger, et j’ai contacté un mec à Berlin qui m’a dit qu’il préparait un workshop et que j’étais le bienvenu, j’y suis tout de suite allé avec Katia ». Retour à Paris avec non pas la formule magique pour devenir peintre en lettres, mais au moins l’assurance que c’était fait pour lui, qu’il y avait quelque chose à créer.

Il se sépare à l’amiable de Royal Cheese, – d’ailleurs l’équipe va jusqu’à lui prêter un local pour le soutenir – et Paul commence un entraînement quasi marathonien : des heures durant, il s’exerce à la peinture de lettres, affinant ses mouvements et les rendant ainsi de plus en plus fluides, de plus en plus naturels. De l’extérieur, j’avoue m’être senti impressionné par la capacité de l’homme à travailler des heures pour créer le beau. À l’image de cet acrobate ou de ce danseur qui réalise une chorégraphie parfaitement rythmée et nourrie par des figures esthétiquement impressionnantes et pourtant, tout semble naturel. «Je ne suis pas peintre déco, je ne sais pas faire de trompe-l’oeil, je ne suis pas peintre bâtiment non plus, même si j’ai peint quelques devantures entières, mon truc c’est les lettres. Je suis peintre en lettres. Les gens ont oublié ce métier, même administrativement ça n’existe plus. Mais j’y tiens.» Son premier fait d’arme, la devanture de Faggio justement. 

Après un week-end avec le tôlier italien qu’il ne connaissait alors que très peu, Fabien lui propose de peindre le nom de ce qui deviendra l’une des meilleures pizzerias de la place parisienne. «J’avoue, là je n’étais pas hyper serein, j’ai mis une semaine à le faire et j’ai appris la dorure quasiment sur le coup, stimulé par sa demande.» Oui parce que si peindre est compliqué, la technique de la dorure est, sans mauvais jeu de mots, un vrai travail d’orfèvre. C’est de la pure feuille d’or qui est appliquée sur le logo, un processus qui requiert de la minutie, de la délicatesse et aussi un peu d’argent. «Il y a vraiment un côté magique lorsque je termine une dorure. C’est devenu ma marque de fabrique malgré moi. Grâce à Instagram, les gens ont vite été marqués par la dorure. C’est impactant visuellement, ça fonctionne.» Étrange paradoxe que ce rapport entre les réseaux sociaux qui poussent à foncer à toute allure, et ce travail d’artisan lent et minutieux, que l’on consomme pourtant en moins de trois secondes, le temps d’un like. 

Il serait peut-être temps de bosser, les ouvriers auraient eu le temps de monter trois fours à bois supplémentaires le temps que l’on discute. Fabien valide la hauteur, la taille, l’emplacement du nouveau logo à peindre. De son côté, Paul utilise sur le pochoir une sorte de “brosse à poussière” qui, une fois passée, ne laisse apparaître que les contours de cette nouvelle identité graphique : “Bambino”. C’est un enfant qui l’a écrit à la main, Fabien a adoré, Paul le peint. Pour cette adresse, pas de clinquant, ce sera couleur crème, sorte de blanc cassé qui flirte avec le lin. La main droite tient le pinceau s’appuyant sur la main gauche, Paul verse la couleur dans ces traits de poussière en ne perdant jamais des yeux cette frontière à ne pas dépasser, celle qui, enfant, nous obsédait durant ces longs après-midis de coloriage. 

Le logo est peint, net et sans bavures. Paul reviendra juste avant l’ouverture pour le vernir et figer définitivement le nom de l’adresse sur cette toile vitrée. Des devantures, il en a fait près de 150 à Paris, mais s’il y en a une symboliquement plus forte que les autres, c’est celle du Servan. On s’y dirige tout naturellement pour que Paul vernisse le logo qu’il a récemment refait. C’est l’adresse de son épouse, Katia Levha, moitié du binôme qu’elle forme avec la cheffe Tatiana Levha, celles qu’on appelle couramment “les soeurs Levha”. Katia a suivi les premiers coups de pinceaux, ceux qui étaients tremblotants, ceux qui marquaient le doute, ceux qui n’étaient pas sûrs. Mais elle était là, d’un soutien sans faille afin de pallier la solitude d’un homme face à sa peinture. «C’est avec elle que j’ai bu ma première bouteille de vin nature, elle a éveillé mon appétence pour la bouffe. Aujourd’hui plus de 90% de mes clients sont des restaurateurs, mon goût pour la bonne bouffe joue forcément dans la passion que je mets à peindre leurs identités. Quand j’ai fait le logo de la cave Septime, j’étais très heureux de le faire parce que c’est un endroit que je fréquente, où je me sens bien.» 

 » Ça n’est pas n’importe quoi un nom de restaurant, les lettres peintes cristallisent la concrétisation d’un projet. Avant d’en arriver là, les restaurateurs se sont bien souvent arrachés quelques cheveux à penser, repenser l’idée de leur restaurant. « 

Laisser sa trace sur une devanture, qui plus est à la vue de tout le monde, renvoie à une dimension légèrement égocentrique notamment cultivée par les adeptes du graffiti. On marque un endroit, un territoire en quelque sorte. «Il y a de ça oui, je le reconnais…» D’ailleurs, sous quelques dorures, il a subtilement peint son nom, comme un peintre tout court. Ça n’est pas n’importe quoi un nom de restaurant, les lettres peintes cristallisent la concrétisation d’un projet. Avant d’en arriver là, les restaurateurs se sont bien souvent arrachés quelques cheveux à penser, repenser l’idée de leur restaurant. La devanture c’est un emballage, qui doit forcément donner envie.  «Je veux absolument préserver l’échelle humaine dans mon travail, j’aime bien sentir qu’en face il y a un sincère intérêt pour la dorure, ou pour mon travail, sans juste profiter d’un effet de mode.» 

18h. Ce serait tout de même dommage de rester au comptoir du Servan et de bouder notre plaisir. Deux godets de gamay, et vient naturellement la question de la solitude. Quand j’observais Paul peindre, si proche de la vitre, je me demandais comment il pouvait gérer sa constante relation avec son propre reflet. Certes tu travailles, tu ne te regardes pas, mais tu te vois. Et bien souvent Paul imagine, conceptualise, et réalise ses oeuvres seul. «Dans ce cas, je m’enferme dans mon monde. C’est assez particulier, c’est même un peu dur d’en parler.» C’est un peu comme en cuisine, toute la mise en place est prête, et il y a un moment où il faut y aller et s’entame un rush mental où la concentration est constante. «Quand je peins, j’ai l’impression que le temps est suspendu». Comment souvent, le secret de la stabilité réside dans la musique, cette bande originale qui rythme chaque mouvement de peinture. Mais alors Paul, t’écoutes quoi ? «Je ne suis pas original, j’écoute tout le temps la même chose. Je suis capable de mettre le même album pendant un mois voire plus. Celui qui me suit tout le temps c’est L’École du Micro d’Argent d’ IAM. Parfois un peu de Souchon. Il arrive que ce soit la même chanson toute la journée. Je pense que j’ai écouté un million de fois l’album d’IAM et le pire, c’est que je ne connais pas les paroles.» 

Ne pas connaître les paroles revient peut-être à ne pas chercher à comprendre un tour de magie. Ça a du bon parfois de se laisse embobiner, ça attise la curiosité, ça laisse rêveur. J’étais d’ailleurs curieux de rencontrer l’homme planqué derrière cet énigmatique pseudo, et je repars bluffé du recul que prend un artiste qui a le nez littéralement collé à son travail. Ne jamais trop intellectualiser l’art et garder son oeil de “bambino”, c’est peut-être le secret pour continuer à trouver, au détour d’un coin de rue, le beau. Récemment papa, Paul me confie un humble désir de transmettre ce goût des belles lettres à sa fille, peut-être une future Renard, qui sait ? Ce serait en tout cas la meilleure façon de boucler la boucle, sans jamais s’emmêler les pinceaux.

Les bons spots de Ragnar Eiríksson à Reykjavík

Taken at the F(l)ood

Soirée de lancement de Mint #04

Stage journaliste web

L'Été indien de L'Imprimerie

Somewhere, Benjamin Netter

Soirée de lancement Mint #01