Love Delimbo

26 avril 2018

Explore

2016-FRE-cat10 Freger presse 4

Texte : Déborah Pham
Photos : Agathe Boudin

Il faut avoir de l’admiration pour les couples qui partagent leur vie professionnelle. Parfois, c’est le fruit d’un projet commun et à deux ils décident d’ouvrir une boutique ou un resto. Rien de guindé, juste un endroit simple fait de bric et de broc où l’on se sentirait bien. Ensemble, ils ont pris des risques, vécu des échecs et des coups durs. Des chapitres de leur histoire qui donnent tout le grain et le relief à ce portrait presque parfait.

Laura et Seleka sont faits de ce bois-là, avec, en plus, l’image romantique et bohème d’être un couple d’artistes qui peignent ensemble le long du fleuve Guadalquivir. Ils forment un couple qui s’épaule et s’équilibre. Elle, solaire, d’un optimisme sans limites quand lui tend parfois à voir le verre à moitié vide. La galerie était d’abord le projet de Seleka, elle est devenue Delimbo avec l’arrivée de Laura, mi-galerie, mi-concept store. Tous deux peuvent se targuer d’offrir un vent d’air frais et un regard contemporain sur une ville artistiquement endormie.

Comment vous êtes-vous rencontrés ?

Laura Calvarro : J’ai créé une association quand j’étais encore en école d’art et on a invité Seleka qui était déjà un artiste connu. Lui ne s’en souvient pas mais je me rappelle très bien de notre première conversation, il avait fait la couverture d’un magazine et on avait longuement parlé de son travail.

Vous avez donc chacun une formation artistique plutôt classique ?

Seleka Muñoz : Non, je suis autodidacte, je viens vraiment du monde du graffiti. J’ai passé dix ans à dessiner dans la rue. Dès l’âge de 13 ans je suis devenu une sorte d’agitateur culturel.

Laura Calvarro : Aujourd’hui je fais du graffiti mais à l’école je ne connaissais vraiment rien de cet univers dans lequel je m’épanouis aujourd’hui. C’est une approche très différente de l’art, c’est quelque chose d’éphémère laissé là, au coin d’une rue, comme une sorte de cadeau.

Seleka, est-ce que tu penses que Laura t’influence dans ton travail d’artiste ?

Seleka Muñoz : Je ne suis pas trop du genre à analyser mon travail, je suis quelqu’un de très impulsif. Par contre on se nourrit l’un l’autre, indéniablement.

Comment est né Delimbo ?

Laura : La première galerie Montana, est née en 2006. Tout comme Delimbo aujourd’hui, Montana était un lieu hybride. C’était à la fois une boutique et un lieu d’expression artistique, mais c’était un peu petit donc on a décidé de déménager. Delimbo est né comme ça, on a cherché un nouveau lieu pour y créer un nouveau concept, une nouvelle marque avec un nom qui sonne bien ! C’est à ce moment qu’on a commencé à être reconnu pour notre travail dès l’arrivée de Delimbo.

Seleka : En fait, Montana est né avec d’autres personnes et ça n’a pas fonctionné. Nous avons monté Delimbo tous les deux. Tout a fini par décoller pour nous quand on s’est retrouvé dans un article paru dans le quotidien El Pais qui parlait des 50 artistes les plus influents d’Andalousie. Au départ, on ne savait pas bien ce qu’on voulait faire mais on savait très clairement ce qu’on ne voulait pas que ce soit.

Comment la galerie a-t-elle été perçue à Séville ?

L : Les jeunes l’ont très vite adoptée ! Les gens sont interpellés par le lieu quand ils passent dans la rue. On a un rôle presque pédagogique envers nos clients à qui l’on explique ce qu’on fait, on parle de nos artistes que nous connaissons très bien.

S : C’est vrai que les jeunes étaient très enthousiastes, mais certaines personnes n’ont pas compris que Delimbo puisse être à la fois un lieu d’art, de shopping et de rencontres puisque nous y organisons beaucoup d’événements. Enfin, disons que les gens des institutions n’ont pas bien réagi. On possède un lieu de culture mais nous n’avons jamais eu de soutie; le seul qu’on ait eu provient de l’Institut Français. Les Espagnols ont tendance à trop regarder vers le passé en capitalisant sur notre riche héritage artistique ; on laisse moins leur chance aux jeunes. Malheureusement, avec cette mentalité, on n’est pas prêt de dénicher le futur Picasso.

Avec qui travaillez-vous ?

S : Chez Delimbo, 90% des gens avec qui nous travaillons sont des amis ou des amis d’amis qui baignent dans le même univers que nous. On travaille souvent avec Escurro Gonzales, Pilar Albarasin ou encore Hervé di Rosa. Au début, on ne voyait pas notre galerie comme une résidence d’artistes, elle l’est devenue presque malgré nous et ça nous va bien.

L : Si humainement l’artiste ne nous plaît pas, on ne peut pas travailler avec lui. Les montages des expositions peuvent prendre plusieurs semaines, c’est comme si l’on vivait avec eux. Une bonne entente est essentielle. On aime aussi travailler avec Hello Monsters, Nano 4814, Boris Hopec ou encore Felipe Pantone.

Quelles sont les plus grandes difficultés dans votre travail ?

S : Il y en a bien quelques-unes, disons que pour moi la partie administrative est vraiment la pire. Aussi, il faut savoir que les biens culturels sont taxés à 20% par le gouvernement espagnol, c’est pas terrible non plus.

L : Pendant huit ans, on n’était que deux à faire ça. Il fallait se coller à l’aspect administratif, monter et démonter les expositions, rechercher les artistes et prendre le temps de nous occuper de la communication. Ça n’a pas été facile.

Avez-vous encore le temps de créer ?

S : On a sacrifié beaucoup de temps pour faire fonctionner ce projet commun mais Laura a toujours son studio et je continue à parcourir le monde pour les graffitis.

C’est comment d’être jeune à Séville ?

L : C’est génial ! J’ai la chance de ne pas voir les soucis, j’essaie de toujours voir le côté positif des choses. Ici, nous sommes entourés d’artistes et de gens créatifs, c’est une vraie chance !

S : À Séville, on n’a pas besoin d’autant d’argent qu’à Paris pour bien vivre. Artistiquement, c’est un désert. Au niveau culturel les propositions ne sont pas à la hauteur et c’est vraiment dommage car Séville devrait être un lieu de premier plan au niveau artistique et même gastronomique ! Pour bien manger à Séville ça coûte deux cafés à Paris ! Parmi tous les chefs qui pèsent dans la gastronomie mondiale, il y a au moins quatre chefs espagnols.

Quel a été votre événement le plus marquant depuis l’ouverture de Delimbo ?

L : Il y a cinq ans, nous avons participé à Eso no es graffiti, une expo organisée au CICUS, le Centre d’Initiative Culturel de Séville. L’université nous a appelés pour que nous travaillions avec eux sur ce projet. Au départ on devait avoir une salle, puis finalement on a pris tout l’espace !

S : C’était notre première expérience en temps que commissaires. Pour moi, il y a eu la vente de notre première oeuvre. Pendant des années on ne vendait rien. On vivotait et là, pour la première fois, il y a eu comme une reconnaissance de notre travail et de nos artistes.

Votre journée idéale à Séville ?

L : Je commencerais par un petit-déjeuner à la Cacharerria puis je me baladerais dans la rue Regina jusqu’au quartier de l’Incarnation qui bouge beaucoup, il y a énormément de bars sympas et de lieux culturels. J’irais déjeuner chez Sal Gorda, un restaurant monté par un de nos amis qui expose certains de nos tableaux. J’irais peindre ou me promener au bord du fleuve avant d’aller au Centre d’Art Contemporain. Enfin, j’irais dîner dans le restaurant mexicain Mano de santo, où l’on trouve aussi les œuvres de nos artistes. Pour sortir, je ne saurais pas dire car j’aime vraiment passer la soirée chez moi avec mes amis.

S : Normalement je suis avec Laura si c’est mon jour idéal ! Je prendrais mon petit-déjeuner chez Alfalfa où je prends généralement une tartine qui s’appelle « l’Italienne ». J’irais faire un tour dans différentes galeries comme la Galerie Rafael Ortiz, la Galerie Birimbao et à la Galerie Cavecanem. J’irais déjeuner chez No-lugar puis j’irais rejoindre Laura pour peindre avec elle près du fleuve. Le soir venu, j’irais diner chez Ovejas negras puis plus tard j’irais faire la fête à la Sala x où il y a aussi des concerts !

Partager

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *