Paul Watson, le berger des mers

02 janvier 2017

Rencontre

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Texte : Julie Thiébault
Illustration : Sophie Della Corte

Barbe blanche pour sang bleu, le capitaine Watson a été biberonné à l’eau de mer. L’été de ses 10 ans, Paul l’apprenti pirate nage avec les castors. L’été suivant il nage seul, les trappeurs les ont tous attrapés. Il entreprend alors de traquer les pièges et de les détruire afin de sauver les animaux. Aujourd’hui, bourru mais dévoué, c’est un corsaire dont le butin n’est pas fait de pièces d’or. Au contraire, ce qui anime la flotte de Paul Watson et ses moussaillons, c’est le désir de sauver les espèces marines de leurs prédateurs, les braconniers. Fondée en 1977, Sea Shepherd est une organisation non gouvernementale, internationale et interventionniste, qui protège la faune et la flore spécifiquement marine. Poumon de la planète, l’Océan, grâce au phytoplancton, génère 80% de l’oxygène, c’est peu dire que si l’Océan meurt, nous mourrons. Par nos filets affamés nous le vidons de plus en plus rapidement de ses habitants. Alors, la prochaine fois que nous avons envie d’une boîte de thon, prenons conscience que notre décision peut avoir un impact, qu’il soit néfaste ou bénéfique, sur les générations futures. Pour les singes vaniteux que nous sommes, il s’agit de troquer notre casquette de maître du monde, de ranger notre ego dans notre poche, et d’accepter que nous ne sommes qu’une espèce parmi les espèces. Ainsi, afin de rétablir notre lien avec elles, faisons la brasse avec les castors, regardons dans les yeux les baleines et dansons avec les requins, nous finirons par nous envoler à dos d’abeille.

Mint : Quelle est l’importance de l’océan sur la planète et pourquoi avoir choisi de dédier votre vie à sa survie ?

Capitaine Paul Watson : C’est la Planète Océan. C’est une planète d’eau en circulation continue – de la mer à l’atmosphère et aux glaciers, jusqu’aux nappes phréatiques et dans les cellules de chaque organisme vivant de la planète. Chacun d’entre nous est l’Océan, et nous sommes inséparables de la planète. L’Océan est le système qui permet la vie, c’est la source de l’air que l’on respire, de la nourriture que l’on mange et il maintient la stabilité climatique.

Mint : Quand avez-vous compris que votre relation avec l’environnement serait particulière ?

Capitaine P.W : J’ai été élevé par la mer, j’ai été un marin toute ma vie et un capitaine de navire durant 37 ans. Mon expérience de la mer m’a appris que nous sommes tous sujets aux lois de l’écologie, c’est-à-dire la loi de la diversité, la loi de l’interdépendance et la loi des ressources limitées. Nous avons besoin de la diversité des espèces car toutes les espèces dépendent les unes des autres. Nous ne pouvons pas continuer à voler les ressources des autres espèces sans détruire à la fois la diversité et l’interdépendance, et ainsi risquer de voir disparaître ces espèces et de ce fait l’humanité toute entière.

Mint : Pouvez-vous définir le biocentrisme et nous expliquer en quoi cela peut sauver l’humanité ?

Capitaine P.W : Il y a deux paradigmes opposés. L’un où l’humanité fait partie intégrante du monde naturel, et l’autre dans lequel l’humanité cherche à dominer la nature et place notre espèce comme supérieure à toutes les autres espèces. Le biocentriste comprend les relations entre les espèces, comprend la diversité, et comprend qu’il y a des limites à l’expansion. Le biocentriste sait d’où il vient, où il est, et où il va. C’est ce que l’on appelle le continuum, ce que nous faisons maintenant détermine la destinée de toutes les générations futures.

Mint : Comment vivre en société et en harmonie avec la Terre ?

Capitaine P.W : Dans mon livre Si l’Océan meurt, nous mourrons !  je présente des solutions concrètes mais ce sont des solutions que beaucoup préfèrent ignorer. Nous devons obtenir un moratoire contre toutes les pêches commerciales, en finir avec les subventions gouvernementales encourageant ce type de pêche et renforcer les lois de conservation, grâce à des pénalités visant à dissuader les crimes contre l’environnement. Nous devons mettre fin au massacre de 65 milliards d’animaux chaque année, et passer à une alimentation végétale.

Mint : Pensez-vous que les grands médias et les gouvernements se détournent de la problématique écologique, ou nient la possibilité de changement ?

Capitaine P.W : Les médias de masse et les gouvernements sont principalement contrôlés par les intérêts des sociétés, elles-mêmes guidées par leur cupidité. Les médias fabriquent la vérité et manipulent l’opinion publique. Les gouvernements évitent d’entraver les sociétés avec des lois et les soutiennent par des subventions. Les sociétés ne veulent pas de solutions qui pourraient impacter leurs projets, les gouvernements font ce qu’on leur dit, et les médias suivent les instructions de ceux qui les possèdent.

Mint : Arrêter complètement de manger de la viande et du poisson ne remet-il pas en question tous les fondements de la société telle qu’elle est construite ? S’agit-il de reconstruire une autre société ?

Capitaine P.W : C’est une excellente question. Cela saperait les fondements économiques de notre société et on reviendrait au statu quo. Nous avons besoin d’une révolution dans nos valeurs et nos priorités, et je pense que cela nécessite de reconstruire la société, de passer d’une société anthropocentriste où une seule des espèces domine, reposant sur une vue à court terme, vers une société biocentriste au service de tous les êtres vivants et de leur futur.

Mint : Il y a de plus en plus d’étapes entre la pêche et la consommation du produit. Cela nous éloigne t-il de la réalité de ces pratiques ?

Capitaine P.W : Environ 40% des poissons consommés par la population ont été pêchés illégalement. Environ 45% des poissons attrapés ne sont pas dédiés à la consommation humaine, mais transformés en farine de poisson afin de nourrir les saumons, poulets et porcs d’élevage. Les chats domestiques consomment chaque année environ 2,8 millions de tonnes de poisson, ce qui est bien plus que l’ensemble des phoques en Atlantique du Nord. La pêche industrielle pille les eaux des nations étrangères, particulièrement de l’Afrique et de l’Océanie. Il n’y a pas de réserves marines ou de sanctuaires hors de danger, et il n’existe pas de pêche durable.

Mint : Il y a peu de réserves naturelles marines dans le monde (telles que le Cap Roux dans le sud de la France ou les Iles Cocos au large du Costa Rica). Le retour aux zones taboues (vierges de toute pêche) est-il une solution ?

Capitaine P.W : Oui nous avons besoin de sanctuaires protégés par l’application de sévères sanctions. Nous devons donner le temps à la mer de se régénérer. La moindre réserve marine dans le monde est infestée par les braconniers.

Mint : Aujourd’hui la population est principalement citadine. Comment rétablir notre lien avec la nature ?

Capitaine P.W : J’ai une réponse radicale à cela. Nous ne devrions pas avoir de communautés dépassant les 30 000 personnes, et celles-ci devraient être séparées par de vastes régions sauvages et de terrains pour y cultiver des plantes. Nous devons faire pousser la nourriture dans les villes, dans nos jardins et sur les toits des immeubles. Nous devrions produire ce dont nous avons besoin. La nourriture devrait être produite localement, durablement, et être issue de la culture biologique.  

Mint : Avez-vous constaté des changements positifs depuis le début de vos actions avec Sea Shepherd vis-à-vis du braconnage ou plus généralement de la population ?

Capitaine P.W : Oui, je suis témoin d’une transition. Plus de conscience, plus d’actions, de changements de comportements. Plus de végétariens, de vegans et d’alternatives énergétiques. Je crois que les gens comprennent qu’il y a un problème et plus les gens prennent conscience de cette menace envers la survie de l’humanité, plus cela motivera des changements positifs.

Mint : Comment voyez-vous le futur ?

Je vois les choses aller mal avant d’aller mieux, car l’humanité ne s’aperçoit pas facilement des menaces. Il y aura plus de guerres de ressources. Je prévois une guerre de grande ampleur envers les ressources de l’Antarctique. Il y aura des guerres concernant le poisson, et plus de conflits en conséquence du changement climatique et des réfugiés écologiques. Je pense qu’il peut y avoir un effondrement écologique majeur en raison de la loi des ressources limitées et de la diminution de la diversité et de l’interdépendance des espèces. Si l’humanité s’en sort, je vois 2116 ressemblant à 1815 avec un retour à une révolution pré-industrielle. Ce dont je suis sûr, c’est que même si l’humanité ne survit pas à la sixième extinction, la planète survivra car son histoire a montré que cela lui prend environ 20 millions d’années pour se remettre d’une extinction de masse. Le monde peut redevenir une utopie naturelle très douce une fois encore, et pour plusieurs millions d’années, mais je doute que les humains soient encore là pour en profiter.

Mint : Actuellement certaines icônes se saisissent du sujet de l’écologie et encouragent une consommation durable et respectueuse de l’environnement. Prenons l’exemple de Pharrel Williams qui, avec la marque Bionic Yarm, recycle le plastique des océans afin d’en faire du denim pour G-Star Raw, ou encore Amelie Pichard, avec l’icône engagée Pamela Anderson, qui lance une ligne de chaussures végane. Quel est l’impact de ces engagements et de ces alternatives sur la société ?

Capitaine P.W : Pour la culture des médias dans laquelle nous vivons, la valeur des célébrités est importante. Les célébrités sont les médias. C’est pourquoi Sea Shepherd encourage et accueille le soutien des célébrités. Pamela Anderson est une des administratrices de Sea Shepherd, et le Comité Consultatif International inclut Sean Connery, Pierce Brosnan, Christian Bale, William Shatner, Richard Dean Anderson et Christophe Lambert. Comment pouvons-nous perdre avec deux James Bond, Batman, Capitaine Kirk, Mc Gyver, et Highlander ? Sea Shepherd a aussi tissé des liens avec l’industrie de la mode, avec les communautés du surf et de la plongée, avec des artistes et des universitaires. Kelly Slater parle en notre nom, et nous collaborons avec des scientifiques estimés tels que Dr. Roger Payne et Dr. Sidney Holt.

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