Claire Boreau, mise à nu(e) 2/2

29 octobre 2019

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Tous les matins, Claire se rend à Rungis, entre 4 et 5 heures puis elle rentre au studio. Là, elle nettoie les végétaux et retire les feuilles sur du Chopin ou du rap, selon l’humeur et ses lectures du moment. « Sur du Booba, les fleurs sont teintées ou en plastique … » Ses créations sont spontanées, elle ne les dessine pas et se laisse guider par les odeurs et son intuition. Très vite, elle signe avec l’agence Saint-Germain grâce à laquelle elle obtient des campagnes publicitaires. Au bagout et avec le temps, elle remporte des contrats de plus en plus prestigieux dans l’événementiel et la livraison de bouquets. L’hiver dernier, pour les magasins Kenzo, elle crée un flower shop. La maison est séduite par son idée rafraîchissante : plutôt que d’avoir recours à des seaux métalliques, elle fait appel à des céramistes comme Léa Munsch de Gangster Bastille pour présenter les fleurs séchées. Rebelote en juin quand elle fleurit le défilé printemps/été 2019 de la marque.

Sa simplicité et son esthétique font mouche. Elle se retrouve à la tête d’une dizaine de fleuristes indépendants, elle qui a 29 ans et deux années d’expérience seulement. Son œuvre titanesque, qui lui a demandé un mois de travail, mesure quatre mètres de haut. C’est un jardin suspendu dont les feuillages tropicaux semblent étinceler à la lumière d’un laser violet, dans une salle plongée dans le noir. Lorsqu’elle assiste à la répétition générale du défilé, la fleuriste fond en larmes alors que la pression retombe.

Si ses créations magistrales et colorées font rêver toute sa communauté Instagram, elle tient cependant à raconter l’envers du décor. « C’est un métier très dur physiquement : la plupart du temps, je porte des seaux d’eau et je fais le ménage. Si tu as de l’eczéma ou un mal de dos, oublie. On fait aussi des horaires de dingue et dans le monde de la mode, on est considéré comme des petites mains, il y a un vrai mépris de classe. » Pour elle, rien à voir avec l’art, elle compose de beaux bouquets sur commande et il ne s’agit pas d’un travail intellectuel, contrairement à ce qu’Internet laisse penser.

« Il m’est arrivé un truc hyper drôle récemment, lance Claire en étouffant un éclat de rire. Une nana est venue me donner un coup de main sur un défilé. » Face à toutes les tâches de manutention, la jeune femme a l’air perdu. « Je lui demande donc si elle veut être fleuriste et elle me répond que non. Chelou. Et là, elle ajoute qu’elle, elle veut être artiste florale. Mais c’est juste la manière snob de dire fleuriste ! ». Malgré tout, Claire reconnaît qu’aujourd’hui, la profession laisse davantage de place aux forces de proposition : ce n’est plus une carrière qu’on embrasse par défaut, car l’artisanat est à nouveau valorisé. Les clients font confiance aux professionnels.

Ce qu’elle aime par-dessus tout, c’est réussir à entretenir des contacts humains avec ceux pour qui elle travaille. « Je leur envoie une carte postale pendant les vacances. Je ne veux pas d’un simple rapport commercial. » Ce qui donne parfois lieu à des échanges chargés de sens. Un jour, une connaissance l’a appelée pour qu’elle s’occupe des fleurs à l’enterrement de sa grand-mère. « Quand mon frère est décédé, j’ai dit à tout le monde que je m’occupais de tout. Je suis allée à Rungis rencontrer les fournisseurs, j’ai demandé de l’aide à des copines et je me suis complètement lâchée sur les arrangements. Mais après ça, je n’ai pas refait des cérémonies de deuil. »

Le défi est grand : elle passe une heure au téléphone avec la fille de la disparue. « Dans son jardin, il y avait du jasmin grimpant : je devais donc en trouver, même si ce n’était pas la saison. » Lorsqu’elle découvre le résultat, la mère de son amie lui tombe dans les bras. Pas étonnant : en temps normal, les pompes funèbres commandent du lys très ouvert qui doit faire bonne figure jusqu’à la mise en terre, pas plus. « C’est à la fois logique et terrible symboliquement, c’est le moment où il faut célébrer la vie absolument. » On devine alors que Claire envisage de travailler autour de la disparition. Et elle a de nombreux autres projets en tête, notamment des collaborations avec des amis designers. Pourtant, elle n’imagine pas faire ce métier toute sa vie. « Dans ce milieu, on gaspille beaucoup, ce n’est vraiment pas écologique. Et puis j’ai la bougeotte, j’ai envie de devenir libraire, de quitter Paris ou d’écrire des livres de recettes parce que je ne lis que ça avant de m’endormir… »

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Instagram : @nue.paris

 

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