Le miel et les abeilles

06 novembre 2019

Rencontre


Texte : Déborah Pham
Photos : Jamie Lozoof

Le soleil se lève doucement tandis que l’horizon se teinte d’une couleur orangée. Un vent froid balaie le sable du désert dont la poussière coiffe les arbrisseaux. C’est un décor un peu passé, ses couleurs vieillies lui confèrent tout le charme d’une photographie d’antan. Au centre d’une verdoyante vallée, un rucher attire les apiculteurs venus du monde entier. Jamie Lozoff, jeune apicultrice originaire de Philadelphie, nous raconte ce voyage, elle étale ses photos de vacances en nous présentant ses amis australiens, ces fameux paysages marocains et toujours en fil rouge, le miel et les abeilles.

Mint : Comment as-tu découvert le monde de l’apiculture ?

Jamie Lozoff : J’ai découvert l’apiculture au lycée, à 17 ans. À Philadelphie, il y a une grande communauté Quaker, ils ont notamment créé des écoles. C’est une religion très pacifiste issue du christianisme. Leurs écoles ont un très bon niveau académique, tu n’es pas obligé de faire partie de ce groupe – c’est mon cas. L’enseignement met l’accent sur les voyages et la compréhension d’autres cultures… Nous avions un cours de sciences très libre qui s’appelait « Recherches sur le terrain », c’est là que j’ai visité un rucher pour la première fois. Un enseignant un peu hippie possédait trois ruches, il en a ouvert une : ça vrombissait autour de moi, j’ai trouvé ça magique. Il nous a proposé de porter un cadre et j’ai tout de suite été volontaire. On n’avait pas de gants, tout s’est bien passé car les abeilles américaines sont très douces, mais ce n’était pas très très prudent ! Personnellement, je n’ai jamais eu peur des abeilles, ça peut être impressionnant si une colonie devient agressive mais si on est protégé et qu’on reste calme, elles le ressentent. J’ai étudié aux côtés de ce prof pendant trois mois, après ça j’étais complètement obsédée, j’ai créé un club d’apiculture en terminale, j’ai formé d’autres élèves et j’ai eu ma première ruche.

M. : Curieusement, ce n’est pas le miel qui t’a attirée ? 

J. L. : J’en mange beaucoup mais c’est plutôt le fait de voir la nature et la science de près qui m’a attirée dans le métier. Plus jeune, j’étais très intéressée par les sciences du vivant, sans être très bonne élève. Le fait de voir les abeilles m’a inspirée et m’a donné envie d’en savoir plus sur l’aspect biologique. On voit presque tout dans un rucher, tout le mode de fonctionnement d’une famille. On voit les mères nourrir les bébés, la reine pondre, les abeilles entrer dans la ruche avec les poches pleines de pollen. J’ai trouvé ça fascinant. C’est comme regarder les documentaires de David Attenborough, tu te dis : « What the fuck, c’est dingue ! » Grâce aux abeilles, on apprend énormément de choses sur notre monde. L’écosystème, les insectes pollinisateurs, les plantes… tout ça sans microscope !

M. : L’apiculture t’a tout de suite fait voyager puisque tu es partie faire du WWOOFing dans les Cévennes… 

J. L. : Avant de commencer les études supérieures, j’ai pris une année sabbatique pour faire du WWOOFing. J’ai appris le français au lycée et c’était un rêve d’y habiter. Je ne devais passer que deux semaines chez un couple, Delphine et Patrick, mais je suis finalement restée deux mois. J’ai appris énormément de choses sur l’apiculture mais aussi sur la vie à la ferme, un mode de vie très différent du mien. J’ai appris à faire attention à ma consommation, à utiliser des toilettes sèches, comprendre le fonctionnement du recyclage, et surtout… vivre sans internet ! C’était très instructif et épanouissant. Les gens faisaient du troc et vivaient comme des hippies. Un jour, j’ai aidé quelqu’un à couper du bois et en échange il m’a emmenée me promener à cheval. Leur ferme se trouve sur un ancien squat où vivent d’autres personnes, il y avait du monde tout le temps. Les gens passaient souvent pour discuter ou partager un repas, la porte était toujours ouverte.

M. : Cette nouvelle vie n’était pas trop difficile pour quelqu’un qui venait de la ville ? 

J. L. : Ça l’était un peu au début car j’étais jeune et je quittais la maison mais j’ai très vite été convaincue d’être au bon endroit. Là-bas, j’ai appris à tuer une poule au bout de quelques jours et je n’ai jamais mangé de poule aussi fraîche et savoureuse de toute ma vie. Tu dois la placer dans une sorte de cône en bois avec un trou au bout, c’est a priori la manière la plus humaine de tuer une volaille, ainsi elle ne court pas partout. Ils ont mis un bac en plastique en dessous de l’entonnoir et j’ai dû lui mettre un coup de couteau dans le cou. C’est très rapide. Ils m’ont dit de mettre le sang au frigo, puis Delphine a préparé le déjeuner. Elle a sorti le bac du frigo et a coupé le sang qui s’était solidifié en cubes. Elle a mis ces cubes dans un wok avec des légumes. Je n’avais jamais mangé ça de ma vie, c’était très bon. Ils ne gaspillent rien. On gardait même les plumes des poules pour les jouets des enfants.

M. : Tu es ensuite partie en Espagne puis en Grande-Bretagne, toujours pour faire du WWOOFing…

J. L. : Je n’avais pas envie de rentrer ! J’ai passé une semaine en Espagne chez des amis de Delphine et Patrick puis je suis partie en Angleterre avec une amie chez Peter. C’était moins intéressant car il y avait moins de travail mais on a passé Noël ensemble avec beaucoup de WWOOFers. On a passé une soirée complètement mystique près de Stonehenge pour le festival organisé à l’occasion du solstice. Il y avait des nains qui portaient des vêtements de fourrure, les gens dansaient sur les peaux de bêtes qui recouvraient le sol, entourés de crânes d’animaux. Je ne me moque pas de toi, cette soirée a vraiment eu lieu ! C’était complètement dingue.

M. : Tu es repartie aux Etats-Unis mais tu ne pensais qu’à revenir en France à ce moment là… 

J. L. : Absolument, j’ai travaillé dans un restaurant pendant trois mois afin de payer mon billet d’avion pour revenir. Cette fois, je suis allée à Paris et j’ai écrit à une association d’apiculteurs qui gère des ruches au Jardin du Luxembourg. C’est là que j’ai rencontré Marie-Laure que je considère vraiment comme ma mentor, c’est aussi ma maman en France en quelque sorte. Elle a une dizaine de ruches à la Butte Bergeyre, un très beau jardin partagé. À ce moment, je ne savais pas que je souhaitais en faire mon métier, j’explorais simplement une passion. Je pensais devenir photographe mais je me suis finalement lancée dans des études de biologie et c’est mon intérêt pour les abeilles qui m’y a amenée.

M. : Comment s’est passé ton cursus ? 

J. L. : J’étais inscrite à New-York mais ils m’ont proposé de faire un semestre en Europe, j’ai sauté sur l’occasion. J’ai été acceptée à Paris VI et j’ai commencé une première année de sciences de la vie. C’était hyper dur au début… L’administration française un peu complexe quand on ne connaît pas son fonctionnement, le français très spécifique utilisé dans cette discipline et avec lequel j’étais peu familière. Le niveau académique était très haut et les profs très rigoureux. En parallèle de mes études, j’ai continué l’apiculture et j’ai installé une ruche à la Butte Bergeyre tout en aidant Marie-Laure.

M. : Peux-tu nous parler des rencontres que tu as faites grâce à l’apiculture ? 

J. L. : Pour moi, c’est une discipline qui se partage. J’aime beaucoup faire de l’apiculture à deux ou faire découvrir cette discipline à des gens qui ne la connaissent pas. Faire de l’apiculture seule, c’est aussi se rendre compte que tout est plus simple quand on a une autre paire de mains. Observer ses ruches à plusieurs permet aussi d’avoir une nouvelle perspective sur son travail. Ma rencontre avec Marie-Laure a été déterminante, elle m’a aussi présentée à son mentor qui officie au Musée de l’Abeille en Seine-et-Marne. Ce lieu a été construit par la Société Centrale d’Apiculture, tous les bâtiments sont en forme d’hexagone, c’est très stylisé, un peu curieux. Il y a un côté un peu Wes Anderson. Najim est un génie, il a formé énormément d’apiculteurs. Il sait où se trouve la reine sans même la chercher ! En tant qu’apiculteur, on reconnaît facilement les indices que nous donnent les abeilles grâce au son, à leurs mouvements… Mais il y a une grande part de magie et d’intuition. J’ai convié les apiculteurs australiens du collectif Honey Fingers à participer à la visite car ils cherchaient des outils pour tourner un film sur l’apiculture.

M. : C’est d’ailleurs avec eux que tu as fait ce voyage au Maroc…

J. L. : Oui, je les ai rencontrés via Instagram ! J’avais découvert leur compte et j’aimais beaucoup leur travail, on partage la même philosophie. Ce sont des gens hyper drôles et joyeux ; quand il m’ont proposé de les accompagner au Maroc je n’ai pas réfléchi deux fois. J’avais déjà entendu parler du rucher très ancien datant de 1850 qui les intéressait et je souhaitais le visiter depuis longtemps ! Nous sommes partis à trois avec Nick et son amie Stanislava. Nick est plutôt architecte à la base, il a une vision très différente et réfléchi beaucoup à la dimension anthropologique de l’apiculture, c’est notamment pour ça qu’il souhaitait tourner de courts films sur l’apiculture.

M. : Comment s’est passé ce voyage ?

J. L. : J’avais à la fois envie de découvrir le rucher et de passer du temps avec eux. À chaque fois que je voyage, je cherche à rencontrer de nouveaux apiculteurs. Je me suis débrouillée pour nous organiser une visite avec l’apiculteur du rucher Brahim et nous sommes partis en direction d’Agadir. C’est une ville qui attire particulièrement les surfeurs. Nous logions dans un Airbnb géré par Ali, un jeune homme hyper souriant qui tient l’un des deux uniques magasins de skate au Maroc. On lui a expliqué notre projet et il avait l’air intéressé donc nous l’avons embarqué avec nous ! Le lendemain, le temps était maussade : nous avons préféré faire un peu de repérage et nous sommes partis nous promener. La vue depuis la montagne était incroyable, les paysages étaient époustouflants et ce n’était pas comme ça que j’imaginais les paysages marocains : par moments, les nuages étaient très bas. Le panorama était enveloppé par la brume. J’ai été très surprise par le froid près des montagnes. L’atmosphère était assez mystique.

M. : Peux-tu nous parler de la découverte du rucher ? 

J. L. : Il y a d’abord la géographie, les ruches sont dans une vallée entourée par les montagnes. L’emplacement de la ruche est très stratégique puisqu’il est exposé plein sud donc les abeilles ont du soleil. C’est dans une vallée où la végétation est incroyable ; on y trouve du thym, de la lavande, des arganiers, des amandiers… Les apiculteurs en France ont tendance à bouger les ruches pour suivre différentes floraisons, là-bas il y’a des floraisons tout le temps, pendant la belle saison. J’ai aimé l’idée d’avoir un rucher commun. On n’a pas d’exemple similaire ou à la même échelle en France car la structure était très grande. Cela donne à réfléchir sur le partage d’espace, de lieu. Au Maroc et dans le Maghreb plus généralement, il y a cette notion de générosité, si quelqu’un frappe à ta porte, tu l’accueilles sans poser de questions. Il y a toujours une partie de tes revenus que tu donnes à quelqu’un. Ils considèrent que s’ils ont la chance d’avoir un travail, ils ont l’obligation morale de donner de l’argent à une personne qui a moins de chance qu’eux. C’est une mentalité complètement différente de nos cultures occidentales.

M. : La forme de la ruche est très particulière et ne ressemble pas aux ruches plus classiques…

J. L. : Cette ruche est construite à partir de longs morceaux d’écorce, ils coupent le bois et le tissent pratiquement comme on fait un panier. La ruche est nichée dans un cylindre et c’est plutôt léger. Ils mettent de la terre autour pour que ce soit étanche. Ce lieu a été construit pour accueillir toutes les ruches de tous les fermiers du village et des villages alentours. Au maximum, ce rucher peut contenir jusqu’à 3000 ruches. Tout le monde mange du miel là bas, c’est très culturel. Quand tu arrives chez quelqu’un on t’offre du pain, du miel, de l’huile d’olive… Il n’y a plus que sept familles qui utilisent ce rucher désormais. Il est d’ailleurs tenu par des gens qui ont des origines berbères, c’est-à-dire des gens qui sont nomades ou semi-nomades. Ces derniers dépendaient beaucoup de la générosité des villageois, nous aurions beaucoup à apprendre de ces traditions. Pour la récolte, qui se passe généralement au mois de juin, on prend les rayons cylindriques qui contiennent le miel. On écrase ensuite le miel et on le filtre à travers un couscoussier. Puisqu’il fait très chaud, le miel coule tout seul. C’est la seule filtration que connaît ce miel, il y a même quelques bouts de pollen ou de cire, c’est hyper naturel.

M. : Cette façon de récolter est très différente de ta façon de procéder en France ? 

J. L. : Généralement dans les ruches modernes, on a des cadres en bois et on coupe la cire des deux côtés. On met dans un extracteur qui grâce à la force centrifuge fait sortir le miel des cellules. De cette manière, je peux réutiliser cette cire et la remettre sur des cadres. Les abeilles vont les remplir à nouveau. Le moment de la récolte est un bel événement un peu bordélique avec des odeurs incroyables. Ce sont des moments de joie que j’adore partager. C’est dingue de manger le miel juste comme ça : tu soulèves un cadre, tu retires ton gant et tu goûtes du bout des doigts. C’est chaud car le miel est maintenu à la température du corps par les abeilles. C’est une matière un peu vivante.

M. : Quelles sont les caractéristiques de ton miel « Faire la bees » ? 

J. L. : Le miel est un produit qui compile toute les particularités du terroir. Son goût est complètement différent selon l’endroit, le climat, et le moment de sa récolte. Tu peux avoir trois ou quatre récoltes par an. J’ai actuellement 12 ruches en tout, une partie à la campagne en Seine-et-Marne et d’autres au Palais de Tokyo. Je vais bientôt m’installer en Champagne et je projette d’avoir 40 ruches en tout. La plupart de mon miel est déjà réservé par des restaurateurs car c’est eux qui m’ont aidée à financer ce projet d’apiculture. Mes étiquettes changeront chaque année, comme pour le vin, car finalement c’est une cuvée différente à chaque fois. Ma première récolte sera un miel de printemps avec un mélange de colza et de luzerne, aux alentours il y a aussi des arbres fleuris comme l’acacia le tilleul, le châtaignier, ou encore d’autres arbres fruitiers. Ce sera un miel très blanc et très crémeux. La teinte du miel dépend de ce qu’ont butiné les abeilles, chaque miel peut avoir une couleur, un parfum et une texture différente. Hélas, les gens sont accoutumés à consommer un miel doré et liquide.

M. : Qu’en est-il de ton miel parisien ? 

J. L. : On dit souvent que le miel des villes est meilleur car il y a moins de pesticides et plus de diversité florale. À Paris, on a beaucoup d’arbres différents et des fleurs de balcon qu’on ne trouverait pas ensemble dans la nature. Il y a aussi beaucoup de tilleuls et d’acacias, ce qui confère un petit goût mentholé au miel de Paris. Les abeilles butinent essentiellement dans les parcs ou elles se promènent dans le but de trouver des fleurs. Quand elles sont nombreuses, ça veut généralement dire qu’il y avait une abeille dans le lot qui est partie en vol de reconnaissance. Elle rentre, exécute une petite danse pour indiquer les coordonnées à ses soeurs. Quand elles sont super excitées, ça veut dire que ça va être de la bombe, un gros buffet à volonté sur un champ de pissenlits. Quand elles sont plus calmes, c’est qu’il faudra se contenter d’un petit lopin de terre avec quelques fleurs éparses. Ce qui est génial à Paris, c’est que les pesticides sont interdits dans les jardins publics. Les pesticides ne tuent pas les abeilles tout de suite mais cela peut les désorienter et elles ne retrouvent pas le chemin de leur ruche. Ca peut aussi avoir des conséquences sous-létales, c’est-à-dire qu’elles vont mourir à petit feu ou que les générations futures seront moins résistantes. Les conséquences pour les abeilles et la nature peuvent être catastrophiques…

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