Se taper un petit jeûne

26 novembre 2019

Découverte

Texte : Raphaële Marchal
Illustration : Zoé Lab

Menu gastronomique pour ventre vide 

MISE EN BOUCHE

« Mais quand vous dites qu’on ne mange pas pendant une semaine, vous voulez dire… »

Voilà. J’avais accepté l’aventure, sans trop savoir en quoi elle consistait. Au fond, je, moi je m’étais toujours dit, « Ils disent jeûne, mais il doit y avoir de la soupe, des fruits, voire un morceau de gigot… » mais non. De l’eau. Ah non pardon, de la tisane et de l’eau. Et le soir, un bouillon… Encore de l’eau. Bref, rien à becter.

POTAGE 

Avant d’arriver dans le Vercors, à Plan-de-Baix – un coin sublime regorgeant de randonnées belles à pleurer des larmes d’infusion de fenouil -, j’ai fait la rencontre d’une dame un peu aigrie et franchement bornée, j’ai nommé la descente alimentaire. Cinq jours avant, j’ai du arrêter l’alcool, le thé, le café, le sucre, la viande et le poisson. Quatre jours avant, les légumineuses, les œufs, le lactose. Trois jours avant, je préfère vous dire ce qu’il me reste, l’inverse est aussi triste qu’un plat de carbo sans pancetta : des fruits et des légumes. À volonté.

HORS D’OEUVRES 

Arrivée sur place, je découvre tout ce qui va remplacer les quatre repas (oui, j’ai compté le goûter) : des bols d’air Jacquier – sorte de concentré de 5 heures de balade en forêt en 30 secondes, à inhaler très fort -, les lotas, minis arrosoirs remplis d’eau chaude salée à faire passer d’une narine à l’autre, les éveils musculaires proches d’une séance de yoga, et les irrigations du côlon… Sur ce point, on se passe d’explications. Il y a aussi des massages ayurvédiques, des randonnées tous les matins, en clair autant d’activités qui vous font oublier (ou presque) que pendant une semaine tout du long, il n’y aura pas un seul gueuleton. J’ai déjà mal à mon jeûne. Le soir, tour de table, ou plutôt tour d’états d’âmes : « J’ai faim », « J’ai pas dormi de la nuit », « Je trouve les randos super difficiles », « J’ai plus de forces », et ma préférée « J’ai rien mangé depuis 4 jours et j’ai pris un kilo », phénomène rare mais véritable. 

PLAT DE RÉSISTANCE 

La vérité, c’est que les 3 premiers jours sont les plus difficiles. Le corps n’est pas dupe. Je le sens bien, le matin, qu’il me manque un petit déjeuner, et puis pendant les randonnées, que je ne fais pas de pause pour un morceau de fromage, et ils sont longs, les après-midi, sans midi, justement, et c’est sans parler du soir ! Et puis en même temps, on se découvre une force qu’on s’ignorait, et qui rassure. “C’est dur, mais pas tant que ça, puisque j’y arrive,” je m’étais dit un soir en me couchant, en rêvant d’un oeuf à la coque.

À partir du quatrième jour, miracle, tout le monde se sent éveillé, revigoré, en pleine santé, sans faim ni troubles, moi comprise. Je dois dire que ça, vraiment, je n’y croyais pas. Je me sens apaisée, légère, inspirée, alerte… alignée. Mais l’envie de me mettre à table, de cuisiner, de partager un gros poulet avec des copains, une bouteille de rouge oxydatif et un far aux pruneaux ne passe pas. Je n’ai pas faim, mais j’ai terriblement envie de manger. Le temps m’est long, je m’entends mal avec l’ennui, j’ai hâte d’être au jour 6.

FROMAGES

Et puis le jour 6, après ma rando, ma tisane et mon bol d’air Jackier, je passe une tête en cuisine. « Théoriquement, j’ai le droit de remanger aujourd’hui, je peux prendre une carotte ? ». À la Pensée Sauvage, tous les légumes sont bio, cultivés dans le coin, ils hurlent la ferme et l’authenticité, et cette carotte-là, elle me brûle la rétine, me chatouille le bide et me caresse les glandes. Le chef me regarde et me dit : « Vous faites ce que vous voulez ». J’ai l’impression d’être un écureuil au salon de la noisette, mon corps entier est pris de spasmes de joie, je me rue sur la carotte et croque dedans comme si c’était notre dernière nuit ensemble, et c’était FOU. Je crois qu’il est là, le plus intense bonheur du jeûne : re-manger. C’est indescriptible, c’est comme si cette chose si banale, si vulgaire, si commune que l’acte de manger, devenait soudainement si rare, si précieux, si théâtral. Oh je l’ai aimée, cette carotte, de tout mon être, et sans retenue.

DESSERTS ET FRUITS FRAIS 

Je n’aurais jamais imaginé ça, mais pendant les coups de faim les plus virulents, ce qui me faisait rêver, c’était ni une plâtrée de frites, ni un croque-monsieur tout dégoulinant, c’était de croquer dans une pêche bien juteuse, de me faire un gros bol de tomates, huile d’olive et fleur de sel, ou des pois chiches avec du citron confit… Bon, dans la pratique, j’ai re-mangé des légumes le premier jour, enfin le début du premier jour, et j’ai très vite dérivé sur le reste par la suite. “Fais gaffe, le plus important, c’est la remontée alimentaire” : bon, cette partie-là, où on est censé refaire la descente, mais à l’envers, je l’ai un peu ignorée. J’ai mangé des crevettes à Noirmoutier, des gaufres au Cap Ferret, du cochon au Pays Basque… sans exagérer, en écoutant ma satiété, et mon plaisir, et tout s’est bien passé.

DIGESTIFS

Les semaines suivantes, les bienfaits se poursuivent : finis les coups de barre, je dors incroyablement bien, j’ai un appétit d’ogre et une énergie folle, et j’ai presque envie d’y retourner cet hiver. Quitte à le refaire, j’essaierai peut-être une cure végétale (des fruits et des légumes, sous toutes leurs formes), ou une cure gourmande (fruits et légumes mais aussi graines et céréales, j’ai même vu passer un cheesecake vegan un soir, j’aurais tout donné pour en avoir une part), ou une cure de jus. Comme quoi, gloutonnisme et frugalité peuvent faire bon ménage. 

La Pensée Sauvage — Pierre Blanche, D70, 26400 Plan-de-Baix 

 

Partager

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *