Les fleurs dans l’eau

04 mai 2018

Eat

Texte : Déborah Pham
Photos : Noémie Cédille
La bouilloire se met à siffler doucement et s’éteint. On dépose une tige de lavande dans une tasse transparente avant de la recouvrir d’eau fumante. Les fleurs grandissent dans l’eau, elles s’infiltrent. Des couleurs s’échappent peu à peu des pétales en laissant de fines traînées mauves. L’eau se colore et devient bleue, d’un bleu profond. Il est loin le temps où l’on balançait dans l’eau un sachet de thé insipide sans savoir ce qui le compose ni d’où il vient. Le Bénéfique bouleverse nos rituels en choisissant ses plantes sauvages avec le plus grand soin sur les monts Ida et Taurus en Turquie. Rencontre avec ses deux créateurs Sylvie Courcol et Sermet Baysal.

Mint : Avant de créer Le Bénéfique, vous avez travaillé en tant que biologiste pour l’envi-ronnement tandis que Sermet était chasseur de minéraux dans les montagnes d’Anatolie. Comment est né votre attachement à la Turquie ?

Sylvie : Sermet est turc et j’ai une maison dans une région très protégée, près de l’île de Lesbos, tristement célèbre aujourd’hui. Cela fait près de trente ans que nous connaissons la région située près de la célèbre ville de Troie. On y trouve aussi la maison d’Aristote. C’est une zone peu touristique où l’on trouve des plantes fantastiques. Avant de créer Le Bénéfique, nous avions aussi une agence de voyage spécialisée dans l’éco-tourisme en Turquie. L’ennui c’est qu’en 2009, c’était encore très marginal mais nous avons appris à connaître ces montagnes.

Des montagnes sublimes où vous avez découvert une flore unique au monde, qu’est-ce qui rend  ce lieu si riche et si exceptionnel ?

Sermet : Le lieu bénéficie d’une biodiversité végétale incroyable avec un climat unique. On est en moyenne montagne avec un taux d’oxygène élevé. La région se situe à cheval sur un détroit où il y a un vent particulier qui autrefois aidait les bateaux à prendre de la vitesse pour leur départ. Tous ces facteurs contribuent à la richesse des lieux. Dans les années 80, le tourisme botanique a fait son apparition et a eu un impact dramatique sur sur la région. Les gens y allaient pour piller différentes espèces, notamment l’orchidée qui a pratiquement disparu. Heureusement, les autorités ont réagi rapidement afin de préserver ces montagnes. On y trouve des espèces de plantes endémiques, ce qui signifie qu’elles sont uniques au monde. Le clou de girofle a été trouvé ici et tout semble montrer que la lavande sauvage vient d’ici aussi. La première découverte de blé vient d’Anatolie. Il faut savoir qu’il y a près de 3000 espèces de plantes endémiques en Europe et que 1700 d’entre elles  proviennent de Turquie.

Vous avez découvert ces plantes par hasard, comment en êtes-vous venus à imaginer cette nouvelle façon de les déguster ?

Sylvie : En nous promenant dans la région, on s’est rendu compte que les villageois faisaient des bouquets de plantes sauvages puis les suspendaient aux murs de leur maison. S’ils avaient mal quelque part, ils en prélevaient quelques brins et les laissaient infuser dans de l’eau chaude. Nous étions dans une région particulière où l’on trouve encore la population Yörük, qui signifie en turc « homme qui marche ». C’est un ancien peuple nomade qui s’est sédentarisé au fil des siècles ; ils ne sont plus nomades mais ils ont conservé la sagesse et le savoir des plantes.

Comment s’est organisé votre travail sur place et comment se déroulent les cueillettes ? 

Sylvie : Nous avons rencontré un homme Yörük qui nous a aidé à rencontrer les villageois qui s’occupent aujourd’hui de nos cueillettes. Cueilleur est un travail très difficile car en hiver les routes sont boueuses et impraticables en voiture. Il faut pratiquement réparer les routes au fur et à mesure pour passer, en mettant des pierres au sol. Enfin, il faut savoir qu’on ne cueille pas tout, on prend des plantes à maturité et tout le processus est surveillé par les autorités. C’est très réglementé : les zones de cueillette sont délimitées, cadrées et on nous dit en amont quel volume peut être prélevé.

Pourquoi utilisez-vous des herbes sauvages  pour vos tisanes ?

Sylvie : Il faut savoir qu’en France on a tendance à privilégier les monocultures, or les plantes vivent en synergie entre elles et peuvent se nourrir et se protéger : il y a une interaction. Elles ont une vie sociale si vous voulez. En monoculture il n’y a pas ce lien. L’humain a colonisé tous les milieux et beaucoup d’espaces protégés en France sont pillés par des cueilleurs qui se servent et bouleversent leur équilibre. Ces plantes ont une vraie richesse et offrent davantage de bienfaits. Une année, un cueilleur a essayé d’éliminer toutes les autres plantes autour de nos lavandes, il pensait que cela nous assurerait une plus belle récolte. L’année suivante, il ne restait que très peu de lavande. Il a rapidement changé de méthode.

La tisane est un produit très bon marché et vous en avez fait un objet plus élégant avec un coût plus conséquent, comment l’expliquez-vous ?

Sermet : Beaucoup de marques ont des champs entiers de camomille et autres plantes. Ce n’est pas notre démarche car nous souhaitons créer un produit de qualité à juste prix. Les personnes que nous employons réalisent un métier difficile qui demande du savoir-faire, elles sont rémunérées en conséquence. Quand vous achetez un paquet de tisane pour quelques euros, en réfléchissant aux nombreux intermédiaires, comment pensez-vous que les gens en bout de chaîne ont été rémunérés pour leur travail ? Notre satisfaction est de savoir que les Yörüks avec qui nous travaillons peuvent bien vivre de leur activité, tout en respectant la nature.

Avez-vous des projets pour le futur ?

Sermet : Nous avons envie de travailler sur des prairies en Sologne. De nombreux terrains sont laissés à l’abandon et parfois, si on laisse faire la nature sur une friche, il arrive qu’une espèce prenne le dessus sur les autres. Il y a un équilibre à maintenir car ces dernières pourraient disparaître. Les propriétaires ne s’en occupent plus et nous aimerions y organiser des cueillettes de primevères ou de bruyères. Ainsi, notre activité pourra générer un revenu pour les propriétaires qui sont souvent dépassés et n’ont plus les moyens d’entretenir des terrains en déprise. Nous aimerions également introduire une notion de terroir dans notre travail avec différentes variétés de lavande ou de fleur de sureau.

Avons-nous toujours une grande richesse  de plantes sauvages en France ?

Sylvie : Bien sûr, on a par exemple l’Achillée Millefeuille qu’on appelle aussi « herbe au militaire » car on s’en servait largement pendant la guerre pour soulager les soldats. Elle aide l’organisme à retrouver des forces et soulage les fièvres. Malheureusement, on les utilise beaucoup moins aujourd’hui, certaines ont presque disparues, c’est pourquoi il nous tient à coeur de les préserver tout comme les autres plantes que nous cueillons en France que ce soit la fleur de sureau, le trèfle rouge ou encore la fleur de coucou.

 

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