La république en marche (et moi en pause déjeuner)

07 novembre 2019

Humeur

Texte : Marine Normand
Illustration : Thibaut Rassat

Quand j’étais jeune, belle, angoissée et bordélique, alors que mon linge sale faisait la queuleuleu dans la chambre que j’occupais avec deux autres lycéennes, complètement submergée par deux exos de maths et une intro de dissertation à rendre, il y avait une phrase que je me plaisais à me répéter pour me rassurer. J’espérais secrètement qu’ainsi elle puisse rentrer dans mon petit cerveau malade, m’aider à m’en sortir et devenir la working girl sexy des daubes que je louais en boucle au vidéoclub de mon village. Cette phrase, elle est toute simple, et mes anciennes colocataires la connaissent encore par coeur : « L’organisation est maîtresse de toute situation. »

J’essayais alors, petit ouvrier consciencieux de l’usine de ma propre existence, de gagner du temps sur des problématiques inutiles pour pouvoir accomplir encore plus de choses palpitantes : pipi en me brossant les dents. Faire du sport pendant les 30 minutes de battement entre l’étude le soir à l’internat et le dîner. Lire dans la file à la cantine. Voir les gens que j’aimais bof en même temps pour passer plus de temps en solitaire avec ceux que j’aimais plus j’ai pas dit que j’étais une belle personne hein, juste que j’étais organisée. 

Ma cousine m’avait dit que plus tu avais de trucs à faire, plus tu finissais par trouver du temps dans tes journées. Et c’était vrai. Je me suis rapidement félicitée de mon nouveau délire de meuf productive. Le temps était de l’argent et je le savais, je n’aimais pas dépenser. Comme une fierté, cette obsession de performance a fini par rester, à l’inverse de ma jeunesse, et à devenir de plus en plus perfectionnée.

J’ai maintenant la trentaine bien tassée, et je fais mille trucs en même temps, optimisant ma vie comme si j’étais une petite cuisine IKEA équipée. Cheap et pratique, toi même tu sais. Et quand je me croise parfois dans le miroir, j’ai l’air des meufs en forme sur les grands panneaux de promo pour la vitamine C des pharmacies. « Mais comment fait-elle pour tout faire ? », pourraient chuchoter les figurantes jalouses du spot de télé pour la même publicité. Comment fait-elle ? La réponse est là depuis longtemps : elle est tout simplement complètement tarée.

 J’ai deux agendas un papier et un en ligne. Je les remplis simultanément. J‘ai des codes couleur. Je me lève tôt pour pouvoir faire le ménage avant d’aller travailler. Si je mets l’eau du café à chauffer j’ai le temps de me laver. Si je monte les articles après avoir baladé le chien je peux répondre aux mails pendant que je promène Ninou. Ssi je vais au sport à midi je peux aller aussi en apéro je peux me maquiller dans l’ascenseur et aussiET AUSSI FAITES-MOI TAIRE ! FOUTEZ MOI UNE PIQÛRE DE TRANQUILLISANT DANS LA FESSE DROITE  !

UN COUP VIF DERRIÈRE LA NUQUE  !

Depuis quelque temps pourtant, ce que je pensais être une qualité s’est transformée en une obsession, et cela me dérange profondément. La faute au monde extérieur. La faute à Macron. La faute à tout le nouveau délire autour des entrepreneurs qui bossent 18 heures par jour comme si c’était O.K. de ruiner ses points de vie pour dire de la merde sur Linkedin. La faute à ces mots encore plus dégoûtants que « croûte », du type « disruptif » ou « efficacité ». Optimiser, tout et tout le temps, comme si le temps, la vie, le bonheur, était un coffre de Kangoo en plein déménagement. 

Cette obsession de la performance, du « mieux » me fatigue autant qu’il me déprime, comme seuls pouvaient le faire auparavant les tubes de Katy Perry. Je me sens bête, une meuf qui n’a rien compris, « en marche » vers je ne sais quoi, essayant constamment d’être dans une logique de rendement, de résultats, d’objectifs à atteindre, que ce soit dans mes projets personnels ou privés. Une vie qui ressemble à un jeu de rôle chiant, où je gratte des points d’expérience et de force pour quoi ? Battre un boss impressionnant à la fin ? Bordel, on n’est pas dans une version repimpée de Mario Bros !

J’ai capitalisé ma vie aussi bien que l’État s’occupe de la SNCF, en plein délire start up nation qui croise les doigts pour ne pas rater la levée de fonds. Ça va être quoi ma prochaine étape ? Hein ? Une oreillette bluetooth ? (Non) Un chronomètre en soirée pour me filer une deadline si je ne m’amuse pas assez ? (Pitié) Boire des bouteilles Feed aux champignons parce que j’ai la flemme de cuisiner ? (Tout mais pas ça) Écouter des podcasts en même temps que faire l’amour pour ne pas perdre de temps ? (Ça on en rediscute, il y a des journalistes avec une voix sexy quand même) Il ira jusqu’où ce délire de rentabilité ?

Dernièrement, je me suis demandé ce que je faisais de tout ce temps précieux que je gagnais à la sueur de mon front avec mes techniques de ninja de l’organisation. Avancer sur mon livre ? Non. M’épiler ? Encore moins. Réfléchir à comment réduire l’empreinte que je vais laisser sur la planète ? Non plus. Ce temps gagné je n’en fais rien. 

Je remate la main dans le slip tous les épisodes de Friends. Je regarde des vidéos de bébé chien sur Facebook en remplissant mon panier ASOS que je ne validerai jamais. Je fais des blagues sur Twitter. Je passe d’une productivité extrême à une glande plus sale qu’un sol de discothèque à six heures du mat’. Sans en profiter, en plus, noyée dans la culpabilité de ces personnes qui n’apportent pas la petite pierre au grand édifice de leur vie et de l’Histoire avec un grand H.

Vous savez quoi ? Ras-le-bol de tout rendre efficace. Ras-le-bol des coaches et des livres de développement personnel pour être « mieux », « la meilleure », « se dépasser ». Ras-le-bol de la pression qu’on se fout tous. Je suis pas Laurence Parisot, encore moins Bernard Arnault. Le doigt d’honneur haut et le panneau de manif virulent, je dépose aujourd’hui sous vos yeux le bilan de la SARL Marine Normand, et mets fièrement la clé sous la porte. C’est bon. Je laisse tomber et je m’en vais chercher d’autres façons de profiter du rien. Glander. Ne pas planifier ma vie sur cinq ans. Avoir du temps pour regarder la pauvre étoile phosphorescente qui reste collée sur mon plafond. Faire du sport parce que j’aime bien, pas pour battre des records / affiner mon boule / être plus performante. Réaliser des trucs pour le plaisir de les réaliser. Et en avoir rien à taper.

On n’a pas à faire de sa vie une expérience de productivité où tout ce qu’on mange, dit, fait pour se divertir fera de meilleures personnes. Ça nous transformera seulement en bolosses qui ont appliqué les règles du capitalisme sur leur vie personnelle, des trucs qui sentent autant la mort et l’Eau Jeune que le fordisme. Il y en a marre.

Prenez vous aussi une pancarte et rejoignez-moi dans l’herbe. Ne faisons rien. Aux chiottes les gens qui veulent faire de vos hobbies des façons de gagner de l’argent, qui appliquent à la règle les vieux préceptes d’une chanson de Daft Punk, Harder, Better, Faster, Stronger. Regardez ce que ça a fait à Kanye West. Annulez vos rendez-vous Google Agendas avec une demie-heure de battement. Niquez vos to-do, vos bullet journals, vos trucs anxiogènes qui ne font rien pour vous rendre épanoui, juste vous rappeler que vous êtes en retard sur tout  mais par rapport à quoi ? On sait toujours pas. Si vous avez une idée de réponse, écrivez à la rédaction qui transmettra. Respirez un bon coup. Vous savez bien ce que vous avez envie de faire de vous, au fond. Par exemple, moi, j’ai envie d’une bonne chute à cet article. Mais finalement, est-ce que j’y suis obligée ? J’AI DIT QUE J’AVAIS DÉPOSÉ LE BILAN, OKAY ?

 

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Commentaires

  1. Par Emilie, le 12 novembre 2019

    Franchement, merci. C’est bon de lire ça.

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