First stop, Olympiades

27 février 2019

Découverte

2016-FRE-cat10 Freger presse 4

Texte : Mathilde Froment
Photos : François Prost

L’Asie vous happe d’emblée, dès les premiers pas, si lointaine, si mystérieuse, si différente. Et l’arrivée est déterminante, tant il est difficile de se défaire d’une première impression. Il est donc recommandé par votre serviteur, spécialiste s’il en est des environs, d’arriver dans ce temple à ciel ouvert par la grande porte, j’ai nommé la ligne 14 qui semble avoir été créée dans l’unique but de vous y mener depuis le tout Paris, et même, ce n’est pas anodin, depuis la gare de Lyon qui accueille tous les matins à 9h55 le train de Venise. Est-ce un hasard si la plus belle ville du monde est reliée directement au 13e arrondissement ? Je ne crois pas.

Mais trêve de digression, arriver par la station Olympiades est gage de promesses. Veillez néanmoins à éviter les heures de début ou fin de cours, une ruée d’étudiants pourrait gâcher l’expérience. Mais vous n’êtes pas là pour ça. Vous êtes là pour une plongée dans ce que l’Orient offre de plus beau. Alors levez la tête. À peine arrivé, vous voilà transporté par les tours de la dalle. Grandiose. Tout le génie architectural des années 1970 se donne à portée de regard. Une ville tendue vers le ciel. Laissez-vous bercer par la valse géométrique des reflets d’un soleil joueur sur les tours aux noms exotiques, voyez le contraste avec les toits pittoresques aux airs de pagodes. Vous ne seriez pas surpris que surgisse un tigre ou une jonque. Dégainez votre perche à selfie et envoyez une photo narquoise à vos amis en vacances à Singapour ou à Hong Kong, qui ont souffert quinze heures dans un avion bondé. Bientôt, un fumet délicieux vient caresser vos narines. Gingembre, nuoc mam, cardamome, basilic thaï, coriandre, badiane, citron vert, à n’importe quelle heure du jour, le bouillon du pho mijote dans toutes les cuisines.

Vous vous dirigez d’un pas décidé vers l’épicentre du quartier, le ventre du treizième, le paradis des asiatophiles. Tang Frères n’est pas qu’un supermarché. C’est un empire.

Suivez vos instincts de chasseur et vous arriverez bientôt au bout de la dalle, salivant et affamé. Engouffrez-vous dans la galerie commerçante, « l’expérience est une lanterne attachée dans notre dos, qui n’éclaire que le chemin parcouru », a dit Confucius, ayez confiance, le nem est au bout du tunnel. Passionné de pop vietnamienne, amateur de figurines de manga, inconditionnel de la CCTV (Central China Television), amoureux de nail art, collectionneur de cartes téléphoniques prépayées, admirez le dallage sophistiqué de la galerie, les vitrines chamarrées, les néons accrochés au faux-plafond qui vous rappellent furieusement celui de votre salle de classe, l’Asie sommeille en vous depuis l’enfance. Ainsi, perdu dans vos divagations sur le temps qui passe, vous bousculez un monsieur à l’haleine douteuse. Vous posez une main sur son épaule en guise d’excuse. Il émet un grognement et continue son chemin. La rencontre n’est pas des plus agréables mais vous pourrez la raconter dans vos dîners en ville. Vous avez touché du doigt la littérature. Vous venez de croiser Houellebecq. Plein d’une nouvelle énergie vous rejoignez bientôt l’air libre avenue d’Ivry. Et vous vous dirigez d’un pas décidé vers l’épicentre du quartier, le ventre du treizième, le paradis des asiatophiles. Tang Frères n’est pas qu’un supermarché. C’est un empire. Et il est grand temps de faire un point de culture pour le néophyte que vous êtes.

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Issus de la diaspora chinoise émigrée au Laos, les Rattanavan créent la société Tang au milieu des années 1970 pour importer de la sauce soja en France, où ils se sont réfugiés, fuyant la politique du parti unique, à l’instar de leurs voisins vietnamiens et cambodgiens. La première boutique ouvre au 48 avenue d’Ivry (vous y êtes), bientôt suivie par d’autres, jusqu’à ce que Tang Frères devienne le premier importateur de produits asiatiques en Europe, et notamment d’une multitude de denrées introuvables ailleurs,  pour lesquelles se presse chaque jour une foule hétéroclite au milieu de laquelle vous vous engouffrez incognito. « On ne va jamais aussi loin que lorsqu’on ne sait pas où l’on va », disait Christophe Colomb. Quartier libre dans les rayons, rendez-vous dans une heure.

Epuisé par tant de découvertes, vous aspirez maintenant à une retraite solitaire. La spiritualité millénaire touche aux tréfonds de l’âme et vous attire inconditionnellement vers ce parking souterrain, non pour y garer votre Hyundai hybride dernier cri, vous saurez cependant que l’Asie est à la pointe de la technologie automobile mondiale, mais pour honorer Bouddha dans ce petit temple souterrain hors du temps. Déposez une offrande à la sagesse éveillée, les lanternes chinoises vous enchantent, l’encens vous transporte, agenouillez-vous, fermez les yeux, si vous craignez de vous endormir, je ne saurais vous le reprocher, mais veillez à prévoir un réveil, car le nirvana creuse et il est temps de goûter aux joies gustatives d’Extrême-Orient. L’offre est pléthorique, comment choisir me direz-vous? Ne désespérez pas, je les connais tous, du petit boui-boui à l’institution réputée, du minuscule comptoir à la cantine immense, dans ma grande générosité je vous fais part de ma science sans réserve. Lao Lane 2 pour le curry rouge aux crevettes frites (d’aucuns l’appellent crevettes frites au curry rouge, ne soyez pas surpris), Pho Tai pour les nems, Pho Bida pour le pho, l’Imperial Choisy pour le poulet Sichuan, Tiang Tiang Wang pour les raviolis, Fleur de Mai pour le canard laqué. Stop. Vous avez assez mangé.

Et vous avez assez bu, j’ose espérer, pour achever votre expérience par une pratique discrète, mais incontournable, j’ai nommé le karaoké, qui se pratique ici dans les  arrière-salles privées des restaurants. Vous devrez donc, pour en profiter, vous lier d’amitié avec les habitués, mais je ne doute pas que vous y parviendrez, voyageur averti et fin connaisseur de l’Asie que vous êtes désormais. Ne me remerciez pas, « veux-tu  vivre heureux, voyage avec deux sacs, l’un pour donner, l’autre pour recevoir », a dit Goethe.

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