Clotilde Chaumet

17 juillet 2018

Rencontres

2016-FRE-cat10 Freger presse 4

Texte : Déborah Pham
Photos : Tiphaine Caro 

« Le yoga, c’est toujours la force, la souplesse et l’équilibre. » Clotilde Chaumet parle d’une voix posée, assise dans le large canapé de son appartement parisien. Elle est entourée de grigris, de souvenirs de voyages et de photos disposés sur une ancienne machine à coudre. Des livres et des magazines sont empilés, romans, développement personnel et méditation d’un côté, I-D et Dazed and Confused de l’autre. À gauche, une platine et quelques disques de Kendrick Lamar ou Frank Ocean.

Clotilde a passé une partie de son enfance à La Baule mais c’est à Paris qu’elle a vécu le plus de temps. Pourtant à première vue, Clotilde n’a pas grand chose d’une parisienne. Elle est solaire et d’une timidité presque palpable : « Avant, quand j’entrais au studio, j’arrivais à peine à regarder les gens dans les yeux, je fonçais tête baissée vers mon vélo sans regarder autour de moi. C’est tellement difficile quand tout le monde scrute ton visage, tes vêtements, on te scanne en pensant ‘Ah tiens, c’est elle Clotilde’ ! » C’est elle, jeune femme de 27 ans qui comptabilise pas moins de 43.000 followers sur Instagram et partage avec eux photos, pensées et quotidien. On la suit lors de ses cours, ses apéros entre amis ou ses voyages, notamment à New-York, ou en Californie, son premier voyage initiatique, alors qu’elle n’avait que 16 ans. Elle ne met pas le doigt sur la cause de cette fascination pour la Californie, toutefois le surf y est probablement pour quelque chose. À 10 ans, Clotilde connaît par coeur les noms des champions, rêve que ses parents déménagent dans le Sud-Ouest et l’inscrivent en sport-études. À 12, elle part en colonie de surf à Biarritz, une expérience qui ne fait que confirmer son obsession. Très vite, elle comprend que la Californie est une des Mecque de la discipline. Elle s’envole pour Santa Barbara où le surf fait partie du quotidien de tout un chacun : « Aujourd’hui je réalise que j’ai vraiment pété mon câble, certainement parce que le lycée ne me passionnait pas. En Californie j’allais à l’école le matin et l’après-midi, c’était un peu les vacances ! »

Son intérêt pour le yoga vient plus tard : « Ma mère, qui était danseuse, m’a emmenée à son cours de yoga bikram, je n’ai pas accroché du tout. J’ai trouvé ça chiant. J’y ai tout de même appris des postures mais ce n’était pas mon style. » C’est sur Instagram que Clotilde découvre une autre manière de pratiquer ce sport : « Il y avait Rachel Brathen par exemple, qui ne pratiquait pas le yoga classique, le plus répandu à cette époque. Ce qu’elle écrivait sur les réseaux sociaux me parlait. J’ai compris qu’on pouvait s’adonner à cette discipline et boire du vin sans être contradictoire ! Ça peut paraître un peu bête mais je voyais le yoga comme un truc de vieux qui chantent, méditent et portent des pantalons moches. La parole de Rachel était libre, l’enchaînement des postures également, je me projetais beaucoup plus dans sa pratique. » Rachel Brathen, 2 millions de followers au compteur, donne des cours durant lesquels un Dj passe de la musique. Clotilde part à Los Angeles sur un coup de tête, spécialement pour la rencontrer : « Je l’ai trouvée sympa et accessible. Je l’ai vue et c’était comme un déclic. Elle était déjà connue à l’époque mais aujourd’hui son livre Yogagirl figure dans la liste des best-sellers du New York Times, elle a une école de yoga, une association qui finance la construction d’écoles dans les Caraïbes et une autre qui secoure les chiens abandonnés. Elle a réellement créé un empire, elle est suivie par énormément de gens qui sont adeptes de son lifestyle. »

2016-FRE-cat10 Freger presse 4

Clotilde décide à son tour de passer une formation afin d’enseigner le yoga alors qu’elle est approchée par Dynamo : « On m’a prévenue : en disant oui à ce boulot, j’allais devoir freiner les voyages… Le yoga prenait plus de place dans ma vie et j’ai décidé d’apprendre cette discipline en Inde. Je n’avais pas trop d’argent et les profs connus ont tendance à facturer le prix fort en France, aux États-Unis ou à Bali. L’Inde me faisait rêver, même si l’aspect traditionnel du yoga n’est pas ce qui m’a attirée en premier lieu, je voulais connaître les bases, voir où tout a commencé. »  La formation est intense ; le pays l’est aussi. Clotilde se souvient du bruit, de l’agitation, de la circulation… Pendant un mois, elle fait du yoga tous les jours, apprend la respiration, la méditation et l’anatomie du corps humain. Ses professeurs ressemblent à monsieur et madame Tout-le-monde, elle se souvient : « Les profs n’étaient pas du tout taillés comme le cliché habituel du yogi, ils avaient parfois la cinquantaine, un peu de ventre, en tout cas ils étaient super forts, capables de tenir sur une main tout en se contorsionnant dans des positions alambiquées. » Retour à Paris. Alors que Soulcycle fait des émules Outre-Atlantique, Dynamo, sa version française, décide de gagner la capitale avec le premier studio français d’indoor cycling. À New-York et Los Angeles, des personnalités comme Oprah Winfrey ou Usher assistent aux cours. Les deux fondateurs de Dynamo choisissent de recruter des coachs avec un profil atypique et une personnalité forte : « Ils ont recruté des danseurs, des coachs sportifs… Je commençais à partager mes pensées sur Instagram, je parlais de reprendre le contrôle de ma vie, d’équilibre… C’est ce qui les a séduit. » La formation commence avec de la technique, des cours de prise de parole, de théâtre et de danse. On est à des années-lumière du workout classique, les gens sont là pour assister à une performance et non à un cours : « Parfois j’ai envie de danser et je le fais, même si je ne danse pas bien. J’étais au concert de Lorde, elle ne dansait pas très bien mais en même temps elle avait quelque chose de très naturel et de cool dans sa façon de bouger son corps. Quant à moi, je ne suis pas là pour faire la meilleure choré’ de la terre. » À aucun moment, Clotilde ne parle de vélo. Les gens ne viennent pas pour ça ; une de ses élèves Estelle Lubino explique : « Pour moi, Clotilde est un MC, c’est-à-dire un Master of Ceremony comme dans le monde du rap. Elle met l’ambiance, elle a le flow d’un rappeur américain qui arrive à te transcender grâce à des paroles posées sur un beat. » Il y a la forme et il y a le fond. Estelle se souvient de ce matin d’avril où Clotilde s’exprimait à la fin du cours : « T’es jamais prêt. Si t’attends d’être prêt, t’es dans la merde. » Estelle analyse : « Effectivement, tu ne seras jamais prête à 100%, n’attends pas le bon moment pour faire ce que tu as à faire. » Simple. Basique. Peut-être, mais ces paroles arrivent toujours à point nommé. Clotilde explique : « Les gens ne viennent pas pour du vélo, et si c’est le cas au départ on fait tout pour que ça change. Chaque cours est différent et sur les 42 personnes avec moi, je sais que tous ne vont pas kiffer. » Les cours de Clotilde sont réputés pour être plus difficiles, on y vient pour se dépasser d’une part, mais aussi pour écouter ce qu’elle a à dire. Certains y sont hermétiques : « Il y en a déjà qui sont sortis pendant le cours parce qu’ils n’y arrivaient pas ou ne supportaient pas de se retrouver dans cette position d’échec. J’observe plus souvent ce cas de figure chez des mecs. Il y a une grosse histoire de fierté car à aucun moment je ne parle de réussite ou d’échec dans mes cours, je cherche plutôt à repousser les limites de chacun, à lui montrer ce dont il est capable. J’ai déjà vu des gens taper sur leur guidon tellement ils kiffaient, je les ai vus fermer les yeux et se mettre dans une sorte de transe. »

Les gens ont toujours fait du sport pour différentes raisons liées tantôt à la santé, à l’apparence physique ou encore à la compétition : « Aujourd’hui, on voit le sport différemment, ce n’est plus ce truc de calories et de perte de poids, de résultats strictement physiques. Quand je vois que quelqu’un porte sa montre afin de calculer son cardio, ses calories brûlées, son temps passé à se dépenser, ça m’agace. Forcément, si une montre te dit que c’est le bon rythme, tu t’arrêtes là sans essayer d’aller au-delà. Si au contraire tu te contentes de ressentir la musique sans avoir ce repère, tu vas aller encore plus loin. J’ai toujours pensé que s’emmener loin physiquement nous fait progresser mentalement, j’y crois très fort. J’ai fait de l’équitation quand j’étais plus jeune et je montais une jument traumatisée par le saut d’obstacle alors que c’était la discipline que j’avais choisie. J’ai eu un vrai coup de foudre pour elle et on a commencé la saison de concours ensemble ; on est allé jusqu’aux championnats de France. On n’a pas gagné mais quel chemin parcouru quand on pense qu’une simple barre au sol était infranchissable pour elle. Tout ça pour dire que dans la vie on te dit parfois que c’est impossible, que tu ne peux pas faire un truc. En fait, tu peux. J’aime pousser les gens quand c’est dur car on a vite tendance à se dire qu’on n’en peut plus, moi y compris. La vérité c’est que c’est dans la tête, il y a tellement de trucs dont tu es capable, dont ton corps est capable, tu n’en as même pas idée. Quand tu réalises que tu peux le faire, c’est un sentiment dingue. Putain, je l’ai fait. Ca t’ouvre des portes dans ta tête pour tout le reste. Ça fonctionne comme une séance de psy, soyons clairs. »

2016-FRE-cat10 Freger presse 4

Une séance de psy pour nous et pour elle qui à ses débuts avait tant de mal à s’exposer face à tous : « Ce que je fais tous les jours aujourd’hui, au début c’était horrible. Mon premier cours était tellement difficile, j’avais la boule au ventre et ça a duré comme ça pendant des semaines. » Difficile d’imaginer qu’une personne qui prenne si bien la lumière à travers les réseaux ou les campagnes de publicité pour Nike auxquelles elle a participé, puisse être aussi réservée dans la vie. En 2016, Clotilde a créé sa propre manière de pratiquer le yoga, ça s’appelle TIHHY pour Très Intense Hip Hop Yoga. Dans le sous-sol du showroom Nike, dans le 8è arrondissement de Paris, une dizaine d’élèves pratiquent à ses côté le Vinyasa, la forme la plus libre du yoga où les enchaînements se font au feeling, Clotilde donne le tempo. Comme pour ses cours d’indoor cycling, TIHHY se passe dans l’obscurité. Une atmosphère propice à la concentration mais pas seulement : « L’avantage c’est qu’on ne se compare pas aux autres. Quand j’ai commencé le yoga, je me comparais systématiquement, j’avais envie de me cacher. C’était surtout présent dans le bikram : la lumière est forte, il fait 40°C, t’es en short et en brassière… Pour ne rien gâcher tu as un grand miroir devant toi, donc même si tu ne comptais pas te comparer aux autres, tu es dans la merde. Tu ne fais que ça. Évidemment, que tes comparaisons soient positives ou négatives, tu te plantes, c’est pas ça le truc, tu n’es pas venu pour ça. Au delà de ces considérations, je trouve que dans le noir, on laisse tomber des barrières. »

Ses mots fonctionnent comme un détonateur. Des dizaines de mails arrivent fréquemment sur la messagerie de Dynamo : «  On reçoit très souvent des messages de gens qui nous remercient en étant très précis sur ce qu’on a pu changer dans leur quotidien. Je ne te parle pas de gens qui nous remercient parce qu’ils ont perdu 10kg en trois mois, mais de ceux qui nous disent qu’ils ont quitté leur taf ou leur mec parce qu’un jour une phrase a fonctionné comme un déclic. » Tiffany Roughol, adepte des cours de cycling et de yoga raconte : « À TIHHY, Clotilde nous initie parfois à la méditation, on commence par se concentrer sur une couleur puis l’esprit divague petit à petit. D’autres fois, elle nous parle d’un truc qui lui est arrivé et qui l’a faite réfléchir. L’autre jour, elle nous a dit ‘Je passe beaucoup de temps sur Instagram et j’essaie d’y aller moins en ce moment. Je me demande pourquoi on fait tous ça, pourquoi est-ce qu’on passe autant de temps à regarder les photos des autres… Alors j’essaie de faire d’autres choses.’ Bien-sûr ça a l’air futile comme sujet, mais il y a une pensée saine derrière. » Des réflexions, pas d’injonction. Les paroles de Clotilde trouvent une résonance auprès d’un public essentiellement féminin, prêt à la suivre pour se reconnecter à leur corps. Cette connexion passe parfois par des réactions inattendues, même pour elle : « Je prends très peu de cours de yoga car j’ai moins de temps mais il y a deux semaines, à peine assise, j’ai eu les larmes aux yeux. Pourtant tout va bien, j’étais à ce cours avec une amie, on allait bruncher juste après mais dans ta tête il se passe quelque chose. C’est ce moment où tu baisses ta garde : fuck les autres, fuck tout. Ce moment c’est juste pour moi. Ce ne sont pas des larmes de tristesse, c’est l’intensité de ce que tu t’apprêtes à accomplir, tu as tellement de choses qui te saoulent au quotidien. Aujourd’hui c’est ce que les gens viennent chercher : tu ne viens pas pour être le meilleur, tu ne viens pas pour maigrir, tu viens pour toi, pour te prouver que tu peux le faire et que tu en es capable. On dit qu’au yoga, ce que tu fais sur le tapis est le miroir de ce que tu es, d’où tu en es dans ta vie. Il y a des postures difficiles que tu essaies de réaliser depuis des mois et un jour ça te vient. Et peut-être que si tu es capable de la réaliser aujourd’hui, c’est que quelque chose s’est débloqué dans ta vie. » Et si on avait besoin de ces paroles quand la prudence est souvent de mise dans la vie de tous les jours, et si on avait besoin qu’une personne bienveillante nous dise qu’on est capable de faire ce que bon nous semble, peu importe les difficultés que cela implique ?

Entre deux cours, nous annonce-t-elle timidement, elle conçoit sa seconde collection de vêtements pour TIHHY : « La première est sortie en juin 2017 et en 15 jours tout était vendu via mon compte Insta’. Je n’ai pas produit de grandes quantités, c’était juste une lubie comme ça, j’ai conçu une série de crop tops plutôt oversized et streetwear, en gros le genre de vêtements que j’aime porter. » Quand on lui demande si elle compte se développer en tant que styliste, elle rétorque : « Ah non, je ne suis pas styliste, enfin un tout petit peu ! Tout le process qui va de la conception à la réalisation, en passant par le shoot m’intéresse beaucoup. » D’ailleurs Clotilde, quand on fait autant de choses dans la vie, en langage Instagram, on dit « slasheuse » (ndlr : les personnes qui cumulent les jobs), elle demande : « Une quoi ? Attend moi je suis un peu à l’ouest, je ne connais pas tous ces trucs. Un jour l’attachée de presse de Dynamo m’a emmenée sur le tournage d’un clip de Breakbot et je ne savais pas qui c’était. Une autre fois, j’ai croisé Adèle Exarchopoulos dans les vestiaires de Dynamo et je ne savais pas qui c’était mais son visage me disait quelque chose. Je lui ai demandé si on se connaissait, elle m’a gentiment répondu qu’elle ne pensait pas. J’ai insisté : « Tu es sûre qu’on n’était pas au lycée ensemble ? » Je me suis dit que je n’allais pas la saouler plus longtemps et c’est la fille à l’accueil qui m’a expliqué, j’ai eu tellement honte… Voilà, je suis à l’ouest à ce point là. »

8h15, studio Opéra. Une quarantaine de personnes exécutent des mouvements sur un tempo presque parfait, encouragés par une voix profonde qui résonne dans leur tête : « Je sais que ça brûle je te promets, mais on le fait tous avec toi. Reste avec moi, ne pense pas à tout ce qui t’a fait chier cette semaine, tout ça t’en as rien à faire, tu es ici pour toi. » La dernière chanson vient de s’achever dans un cri de soulagement collectif, dernier exutoire avant de partir au bureau et Clotilde, le souffle court, nous annonce dans un sourire : « Tout à l’heure, je vous parlais de mon premier cours et là je pense au 2000ème qui approche. Je ne sais pas encore comment on va s’organiser mais je vous propose qu’on boive tous un shot entre chaque chanson. » On y sera.

2016-FRE-cat10 Freger presse 4

Partager

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *