Bikini zarbi

31 juillet 2018

Humeur

Texte : Marine Normand
Illustration : Marie Guillard

Nous sommes au beau milieu de la semaine, il est 13h et je suis dans le centre de Paris pendant ma pause déjeuner, au sous-sol d’une salle de sport low cost, avec ma tenue de meuf Instagram qui sent déjà fort la transpiration. Je me suis mise ma petite serviette sur la nuque, pour sécher mon corps qui est au bout de sa vie, un peu comme une ado à qui tu aurais demandé de rentrer à 23h de sa soirée TROP DINGUE chez un élève de terminale littéraire. Je me suis installée à la dernière rangée des machines dans la salle de cardio training, et je suis en train d’exécuter le geste de pédaler sans vraiment pédaler, bah ouais, pourquoi utiliser un vélo si on peut le faire sur une machine zarbi, tout en scrutant les secondes de mon programme d’entrainement “amincissement” qui ne s’écoulent pas à la vitesse que je souhaiterais. Il y a devant moi, en plus d’une vingtaine de trentenaires CSP+ comme moi, 6 écrans de télévision : je n’ai qu’à choisir mon émission, mais à cette heure-ci, à part les faits divers commentés par Morandini et le journal télé de BFM TV, il ne se passe pas grand chose. Alors je me concentre sur ma machine qui, je tiens à le préciser, n’est pas un vélo elliptique, je ne suis pas une mauviette, je suis sur une AMT programme 17, en train de hurler intérieurement « T’ES FIÈRE DE TOI LÀ, MARINE, SÉRIEUSEMENT, TU POUVAIS PAS ALLER MANGER DES BURGERS AVEC TES COLLÈGUES COMME TOUT LE MONDE ? »

Depuis le début d’année, dans tout le tombereau de bonnes résolutions que j’ai prises et que je ne tiens pas, il y en a une que je respecte : devenir une meuf healthy, celle qui croque la vie et des pommes bio à pleines dents, celle qui boit du vin sans sulfites et qui laisse ses légumineuses de Naturalia tremper 12 heures de suite pour sa recette trouvée sur un site du type “belle et bien”. Pour faire simple, je fais attention à ce que je mange, j’essaie de ne plus grignoter, je vais au sport trois fois par semaine. Je balancerais pas ma morning routine, mais on ne va pas se mentir, ça arrivera peut-être sans prévenir un soir d’été dans mes stories Insta’. Ça fait bientôt trois mois maintenant et je constate être devenue ce genre de meufs qui me consternait auparavant, l’une de celles qui se baladent constamment avec son sac de sport, qui envoient chier ses potes qui essaient de déjeuner avec elle (“je peux pas j’ai cardio le mercredi et en plus je ne pourrais pas y aller jeudi alors non mais ça m’aurait fait plaisir je te jure on se voit juste une prochaine fois de toutes façons t’avais rien d’important à me raconter, si ?”), celle qui rêve d’un legging Nike taille 36 avec marqué Just Do It.
“Juste fais le”

Et là je suis en train de faire quoi, putain.

Franchement, après un trimestre à réussir à maintenir ce rythme, je suis un peu fière de moi : la preuve, j’occupe même des pages dans ce magazine pour le proclamer, comme ta nièce qui te montrerait son dessin de maison complètement de traviole, celui où elle a utilisé tous les crayons de couleur sans les ranger dans le salon. Fière, mais aussi un peu interloquée: je traverse plusieurs émotions, un peu comme un candidat de The Voice qui serait choisi par Florent Pagny : à la fois reconnaissante du chemin parcouru, et en même temps consternée de voir où elle en est par excès de vanité.

Depuis que tu es née fille, et que tu as fait l’amer constat qu’on te consacrait plus d’attention si t’étais bonne que si t’étais drôle ou intelligente, tu batailles entre ce que la société veut de toi et ce que tu souhaiterais pour ta petite personne. Tu es une adulte, militante, et tu as envie de t’accepter comme tu es, avec ton cul un peu mou et tes bras qui bloblotent, d’être une de ces filles charismatiques qui s’en foutent du regard des autres à la piscine sur ses cuisses qui se touchent, bien enrobées de cellulite (que celles qui n’en ont pas me jettent la première pierre et envoient des photos à la rédaction hein). C’est ton rêve, tu as envie d’être cette meuf qui balance des “Parle à ma main” à chaque relou misogyne qu’elle croise, un peu comme si elle tournait dans un clip de Michael Youn en 2007, et qui dans un grand mouvement de cheveux digne d’une pub contre les pellicules, se tourne vers la caméra en balançant un “Crois toujours en toi” franc et massif. Une meuf boostée par la confiance en soi, comme si c’était une évidence et qu’il ne pouvait pas en être autrement.
Et bim, bingo sourire et clin d’œil avant de passer à la publicité suivante.

C’est sûr, avec le temps, il y a un peu de ça en toi. Mais il y a aussi une autre bouffonne qui se cache dans un coin, une fille toute traumatisée par ses années collège et lycée, la même qui a lu tous les magazines féminins qui traînaient sur la table basse, et qui rêve encore à son âge de perdre une taille pour avoir l’air plus bonne en maillot de bain. Pourquoi ? On ne sait pas. Serrer David Charvet période Alerte à Malibu ? Je veux dire, tu as prévu de conclure avec un sauveteur en mer cet été ? C’est quoi ces fantasmes clichés ? Tu as quel âge ? 15 ans ? Du coup, tu rentres tôt chez toi. Tu ne sortiras pas ce soir, l’alcool ça fait grossir. Tu refuses des plans super de resto parce que tu y es déjà “allée une fois cette semaine et qu’il faudrait pas abuser”. Tu prends un mini Twix à la caisse et tu le reposes, faisant le ratio calories = tapis de course.

MAIS QUI EST CETTE PERSONNE ET QUI AURAIT ENVIE DE TRAINER AVEC ELLE ?

Alors que tu pédales, tu t’aperçois de tes paradoxes. Comment faire quand on prône le respect et l’amour de soi et qu’on veut correspondre à un idéal inatteignable de bonassité ? N’’y a t-il pas des contradictions à militer pour que les femmes (et les autres aussi d’ailleurs) s’acceptent enfin comme elles sont et être capable de se taper des épisodes de La Villa des Coeurs Brisés trois fois par semaine dans une salle qui sent 45 transpi’ différentes, en haletant comme un petit chien cardiaque à cause de l’effort ?

Alors que je suis en culotte dans des vestiaires au parfum d’Ushuaïa post-effort des 200 meufs qui ne doivent sûrement pas savoir quel quota d’importance il faut donner à son physique (50% ? 80% ? On s’en tape et on commande chez McDo en s’auto flagellant demain ?), je me rappelle plein de paroles sages, glanées dans différents magazines et autres pubs pour les yaourts qui aident au transit. “Aime toi et ton corps t’aimera”, et surtout, les mots pleins de sagesse de l’auteure Roxane Gay, qui disait dans une précédente interview “Vous pouvez être féministe et parfois adopter des comportements considérés comme antinomiques. Vous êtes humaine, voilà tout.

Faut-il donc arrêter de trouver une logique à ses propres comportements ? Accepter qui on est tout en essayant sporadiquement de lutter pour que cette situation ait une durée indéterminée ? Est-ce que finalement s’occuper de soi, de quelque façon que ce soit, c’est déjà pas mal ? Est-ce qu’il faut arrêter de se foutre la pression comme un cheval de compétition ?

Oui, on va faire ça, ma serviette microfibres et moi. Je vais donc continuer à payer 37 euros pour mon abonnement de sport, à me taper les directs ennuyeux à crever de BFM sur les crues parisiennes (“l’eau monte et va sûrement redescendre, à vous Jean-Michel”), à foutre des vents au curry végétarien patates-riz-crème bien vénère situé en bas de mon travail, tout en étant persuadée qu’on peut se kiffer sans avoir besoin de se donner autant de mal. On peut vouloir casser des noisettes avec son boule et prôner la confiance en soi, être body positive et en avoir marre de son gras, écrire dans un superbe magazine de bouffe et raconter qu’on se tape actuellement des salades aussi ennuyeuses qu’une rediff’ à 16h sur la chaine parlementaire. La vie est une série de contradictions : faites avec. Moi, je continue en tout cas avec mon programme 17, et rendez-vous à la prochaine soirée Mint, où je vous forcerai, complètement saoule, à taper dans mes abdos qui n’existent pas pour vous prouver que “J’ai pas mal, dingue non ? Non mais TAPE PLUS FORT JE T’AI DIT, T’AS PEUR OU QUOI, JE T’AI DIT QUE J’AI PAS MAL ».

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