200 habitants, 5000 cerfs et une distillerie

19 novembre 2019

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Texte : Déborah Pham
Photos : Vincent Nageotte

Article extrait de Mint #16

L’île de Jura se mérite. Il faut prendre la route depuis l’aéroport puis un bateau depuis le village de Tayvallich. Sandy conduit le petit bateau à moteur et précise que l’eau est fraîche, une douzaine de degrés seulement. Il commente : « In, a man, out, a mouse ». Son grand-père qui était berger est né sur l’Île de Jura. Ce métier n’était alors pas une sinécure, il fallait conduire les moutons d’un territoire à l’autre en prenant le canal et ce jusqu’à Glasgow. Certaines îles n’abritent d’ailleurs que des moutons, un vieux phare inhabité ou une vieille croix en pierre. Au loin, l’île merveilleuse et ses nuances de vert. Bienvenue à Jura. 

Sandy nous montre un bateau rouge à la coque usée : « C’est un pêcheur de St-Jacques, il pêche ces coquillages à la main pour ne pas abîmer les fonds marins. Il a 77 ans. » Notre marin nous laisse entre les mains d’Alex qui connaît l’île comme sa poche et file tout droit vers le pub pour s’offrir une bière. Ici, tout le monde à une histoire à raconter sur l’habitant le plus fameux qui ait vécu sur l’île : George Orwell. C’est dans la ferme de Barnhill que l’auteur acheva l’écriture de son roman dystopique 1984. La famille qui a racheté sa maison depuis plus de cent ans est souvent contrainte de repousser les marcheurs curieux de découvrir la demeure : « Ils déjeunaient tranquillement et un couple de randonneurs sont entrés chez eux, pensant que c’était une sorte de musée, ils prirent le chemin pour se rendre à l’étage comme s’il s’agissait d’un gîte ! »

La distillerie de whisky est le coeur battant des habitants de Jura. Cette dernière a été fondée en 1810 puis a disparu en 1901 avant de renaître en 1963 grâce à la volonté des habitants. Elle représente une source d’emploi pour de nombreux habitants et une source de curiosité puisqu’elle attire près de 8000 touristes chaque année. Il faut savoir contempler le temps qui passe sur cette île, et c’est sans doute l’ingrédient essentiel à la réalisation des Single Malt. Le temps s’appuie de tout son poids sur le toit des maisons, la végétation sort de terre et s’entortille le long du pied d’un banc, devant l’église. C’est là que se trouve une bible poussiéreuse rédigée en gaélique en 1826 dans une bibliothèque mise à disposition des villageois. À quelques mètres d’une étagère où « Religion for dummies » fait du coude à « 50 shades of Grey ».

La nuit tombe tôt sur l’île, vers 16h le ciel commence déjà à s’assombrir. Ici, il n’y a qu’une route et elle mène au pub. Des chiens se dandinent aux pieds de leurs maîtres, il sortent de la mer, ce sont les seuls à apprécier une baignade en cette saison. Les pintes de bières défilent sur le bar en bois. Il est temps de commander la boisson de circonstance, un Irish coffee. Un cocktail douillet inventé pour se réchauffer, il faut dire que la crème tient au corps. Alex se tient debout au bar et nous rapporte une anecdote bien sentie. Un docteur installé depuis peu sur l’île venait de vivre une expérience troublante… Alors que ce dernier s’asseyait au bar, tremblant et manifestement choqué, il conta sa mésaventure : « Il s’était couché dans son lit pour lire un peu et sentit comme une présence. Il jeta un oeil par-dessus son livre et remarqua une jeune fille assise au bout de son lit. Cette dernière portait des vêtements datant de l’époque Victorienne, ses vêtements étaient trempés. Elle se leva et repartit en direction de la porte en se déplaçant à reculons, » raconte Alex. Selon lui, il n’y avait aucune raison pour que ce médecin ait été au courant de l’histoire de sa maison mais autrefois, une famille vivait ici. La jeune fille rentrait du bal en pleine nuit sous une pluie battante accompagnée du jeune homme qui la courtisait, en traversant la rivière, elle tomba à l’eau. Le jeune homme terrifié prit la fuite. 

La chambre du Jura Hotel a vue sur la mer. Le lodge a été décoré par la designer Bambi Sloan. En s’étirant dans les draps blancs de son lit le matin, on aperçoit les petits bateaux tanguer au loin. Dans le salon à l’étage, des bois de cerf sont déposés sur les tables, aux murs… D’ailleurs on appelle aussi Jura l’île aux cerfs parce qu’il y en aurait près de 5000, pour 200 habitants. On traverse le chemin du jardin qui mène au pub avant de commander un Full Irish Breakfast, certainement le meilleur petit-déjeuner au monde quand le vent souffle aussi fort. Composé d’oeufs au plat, de bacon, de champignons poêlés, de boudin et de haricots, c’est à se demander comment les marins trouvent la force de se lever de leur chaise pour aller ferrer du saumon. Remarquez, certains villageois n’ont pas à se déplacer bien loin pour rejoindre leur lieu de travail, il leur suffit de traverser la rue pour se retrouver dans l’enceinte de la distillerie de whisky.

Cette dernière e a vu le jour en 1810 avant de disparaître en 1901. Elle a été reconstruite en 1963 grâce à la ténacité des habitants, nombreux à y travailler. Des touristes viennent de toute l’Europe pour visiter découvrir cette petite distillerie qui réussit à produire 2,4 millions de litres de whisky par an acheminés par l’unique route tournée vers le reste du monde. La visite se fait aux côtés du maître distiller Graham Logan qui travaille ici depuis 1991, l’époque où l’entreprise prenait un tournant décisif en choisissant de produire davantage de Single Malt, plus qualitatif.

Graham fêtera son anniversaire ce soir. Le pub est certainement le seul bar au monde où vous trouverez une telle variété de cuvées. Certains batchs sont vieillis dans des fûts de bourbon ou de sherry : on nous explique que plus l’alcool passera du temps dans son tonneau et plus le whisky révèlera sa douceur et ses arômes. Le monde du whisky est un monde qui peut se montrer austère, essentiellement composé de connaisseurs (masculin, pluriel), toutefois Graham nous encourage à dire tout ce qui nous passe par la tête et à boire l’eau-de-vie comme il nous convient : « Il n’y a pas de mauvaise manière de boire un whisky, certains l’aiment on the rocks et je l’aime avec de l’eau, à température. »

Retour dans le van de Sandy. Des petites flasques de whisky se passent de main en main, il y a un peu de route et certains préfèreraient faire durer la dégustation. Quelqu’un propose une gorgée au chauffeur qui, raisonnablement refuse : « Je ne bois jamais en conduisant parce que j’en verse toujours partout en manipulant le volant ! » Nous nous dirigeons vers la côte et Sandy nous montre des cerfs couchés en file indienne, profitant de quelques rayons de soleil fugaces. Au loin, des phoques se font aussi dorer la pilule sur les récifs rocailleux. Une petite roulotte plantée au milieu d’un pré nous invite à nous servir une tasse de thé ou de café et surtout de goûter au flapjacks et autres cakes au thé : « Les enfants les préparent le matin et les mettent à disposition avant d’aller à l’école.

Les gens sont invités à laisser un peu de sous, la cagnotte sert à organiser des excursions pendant les vacances ! » Loin de tout, la beauté magnétique et le charme de l’île opèrent instantanément : « Quand je suis arrivé ici la première fois, j’ai eu l’impression d’être chez moi, alors que je venais de débarquer. Je me suis installé au pub pensant boire des pintes tout seul mais pas du tout. Et je n’ai jamais eu envie de partir, j’ai tout de suite aimé ce sentiment de communauté. Il n’est pas rare que j’aille frapper chez le vieil Archie pour prendre de ses nouvelles. C’est ce que nous faisons ici, nous essayons de prendre soin les uns des autres. Il y a tout ce qu’il faut ici. 200 habitants, 5000 cerfs et une distillerie ! Que demander de plus ? ».

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